Grèce

Comme le souligne Marcel Conche, dans sa très belle édition des Fragments d'Héraclite, la civilisation grecque est une civilisation « agonistique », c'est-à-dire une civilisation de l'agôn, une civilisation « commandée par l'esprit de compétition en vue de la victoire » (p. 116 et suiv.), une civilisation de la lutte et du concours, de la reconnaissance de la valeur, de l'honneur et de la gloire : « Il est honteux pour un jeune, écrivait Euripide, de se refuser à lutter. » La base de l'éducation du citoyen est la compétition dont le but est sa propre gloire et celle sa cité. Tout se fait par la lutte, selon Héraclite. La guerre est universelle. — Tel est le cadre de pensée ou le principe directeur dans lequel est né le régime politique que l'on nomme aujourd'hui encore démocratie.

Dans la mesure où la démocratie suppose la concurrence, on ne peut s'étonner que tout régime démocratique se trouve dans la nécessité de « faire de la propagande » : prendre le pouvoir impose de gagner le plus grand nombre de voix. Le seul moyen pour se saisir de la clé du pouvoir est la propagande, avec plus ou moins d'habileté.

On peut caractériser, très sommairement, le régime démocratique par l'avènement du peuple au pouvoir, même si sa participation effective est négative ou fictive, comme l'écrit Raymond Aron (Introduction à la philosophie politique, "Idées et réalités démocratiques"). Mais le seul fait que le peuple puisse manifester son opinion exerce une forme de contrôle sur le pouvoir. Ce n'est certes pas là, en soi, une « idée extraordinairement révolutionnaire » ou une profonde révolution idéologique…

Je reviendrai sur ce point prochainement.

Avertissement : Cette notule est restée dans mes brouillons plus de deux ans. Je ne sais pas pourquoi je ne l'ai jamais publiée. La voici en l'état.

Quand on lit La politique d'Aristote, on se rend compte que la démocratie grecque, au sens où l'entend notre modernité, n'a rien à voir avec l'idée d'un pouvoir de décision égal pour tous.

Prétendre que la Grèce aurait inventé la démocratie au sens où nous l'entendons est une belle supercherie, une foutaise de lettrés à l'adresse de ceux qui ne lisent pas. Une image d'Épinal dont on enrobe les papillotes (ou les manuels scolaires).

La démocratie, au sens grec du terme, c'est une forme de violence ou de révolte, comme le dit fort justement l’anthropologue David Graeber : il serait plus juste de la voir comme une "démocrasserie", une oppression qui s'exerce des pauvres sur les riches, en somme, un synonyme d'anarchie.

Dêmos, en grec, comme le précise Émile Benveniste (Vocabulaire des institutions indo-européennes, t. II, 90 et sq.), c'est d'abord un groupe d'hommes unis par une condition ou une appartenance sociale commune : la pauvreté. Laos, par exemple, est la communauté guerrière à laquelle le dêmos n'appartient pas.

Voyez ce qu'en dit Aristote :

« Le principe du gouvernement démocratique, c'est la liberté. On croirait presque, à entendre répéter cet axiome, qu'on ne peut même pas trouver de liberté ailleurs […]. Le premier caractère de la liberté, c'est l'alternative du commandement et de l'obéissance. Dans la démocratie, le droit politique est l'égalité, non pas d'après le mérite, mais suivant le nombre. Cette base du droit une fois posée, il s'ensuit que la foule doit être nécessairement souveraine, et que les décisions de la majorité doivent être la loi dernière, la justice absolue ; car on part de ce principe, que tous les citoyens doivent être égaux. Aussi, dans la démocratie, les pauvres sont-ils souverains à l'exclusion des riches, parce qu'ils sont les plus nombreux, et que l'avis de la majorité fait loi. »

Ce qu'Aristote définit comme une démocratie, c'est une forme de violence qui s'exerce d'un groupe social vers un autre.

Krátos, en grec, c'est la force, le pouvoir, la puissance qui, dans l'exercice, voisine avec kratus, « dur » au sens de « cruel, pénible », selon Benveniste (Ibid., p. 80 et sq.).

La démocratie grecque n'a donc rien à voir avec un système parfaitement égalitaire : il s'agit même d'une forme opposée à l'obéissance et au commandement, une sorte de révolte ou violence des pauvres contre les riches.

Par ailleurs, Aristote précise que le régime politique dépend d'abord et avant tout de l'arme et de l'armée. Des chevaux supposent des moyens financiers. Conséquemment, le système politique sera "aristocratique". Pour la démocratie, c'est la pauvreté de l'arme qui fait l'armée faible. Conséquemment, la démocratie n'est possible que dans un système où les pauvres sont majoritaires. Ce qui est encore une fois, un pouvoir, une désobéissance de la foule des pauvres qui s'exerce contre l'autorité d'une poignée de riches.

Comme l'écrit le philosophe Jacques Rancière, « la démocratie » athénienne est « une limite mise au pouvoir de la propriété » c'est-à-dire des riches.