Crime

Il n'est pas anodin de ne lire qu'une seule mention de Montesquieu, et en note de bas de page, dans les Réflexions sur l'esclavage des Nègres de Concordet. C'est bien peu pour celui que l'on donne volontiers, aujourd'hui, comme l'un des plus principaux opposants à l'esclavage, sinon le premier et le plus grand. En réalité, l'affaire est très simple : Condorcet n'est pas dupe ! Il n'accorde aucun crédit à Montesquieu. J'y reviendrai, assurément, dans un prochain article.

En revanche, on aurait tort de négliger les références sur lesquelles s'appuie Concordet dans son plaidoyer implacable. Et notamment le Voyage à l'Isle de France de Bernardin de Saint-Pierre qui a eu lieu pendant ce que Jean-Michel Filliot appelle la "Grande époque" de la traite dans Les Mascareignes.

Voyons, pour la seule « route des îles », s'il y a là matière à faire de l'ironie ou, comme l'écrit Bernardin de Saint-Pierre, si l'on peut, avec quelques-uns de nos philosophes les plus lumineux, « en plaisanter ».

Depuis 1740, Port-Louis est la Ville des Mascareignes, avec son palais du Gouverneur, les magasins de la Compagnie des Indes (article de P. Haudrère), ses habitations confortables, son aqueduc, ses batteries protégeant la passe. Port-Louis remplit alors le rôle de base navale pour la réparation et le lancement des navires de la Compagnie. Notons que 1744 sera une année record pour la Compagnie qui n'exporte pas moins de 2,5 millions de livres de café vers la France.

Durant cette période, 1 200 à 1 400 esclaves sont importés, chaque année, par le Gouvernement de l'Isle de France. Madagascar fournit l'essentiel du contingent : soit 80 000 esclaves, principalement des Malgaches (de Foulpointe, d'Antongil, de Sainte-Marie), durs au travail, bon marché, moins sujets aux maladies par la brièveté du transport. On organise, par ailleurs, afin de pourvoir aux besoins en main d'œuvre, dit-on, jusqu'à deux expéditions par an vers le Mozambique. On passe aussi sous silence le trafic avec les Indes qui fait grossir de quelques centaines d'Indiens ces bataillons de « bêtes humaines » (sur les rapport d'Inde en Inde, voir l'article de Claude Wanquet, p. 34 et sq.).

Les esclaves sont affectés à la voirie, à la construction des ports, des maisons, des magasins et aux plantations de café, de poivre, de cannelle, de coton, de rhubarbe, de thé, de riz, de blé, de maïs, de manioc, de canne à sucre, d'indigo de la Compagnie des Indes mais aussi à l'industrie des matériaux de construction, aux poudreries, aux raffineries (salpêtre, canne à sucre), à la tannerie, à la métallurgie…

Les plantations, par la suite, vont se diversifier vers les épices (1748 à 1767). Les îles des Mascareignes joueront alors le rôle d'escale pour le commerce d'Asie et fourniront des vivres aux bâtiments de passage et les plantes fourragères pour le bétail en provenance de Madagascar.

Par l'ordonnance du 13 août 1769, tous les Français sont admis à commercer librement dans les mers au-delà du cap de Bonne-Espérance. Toutes les branches du négoce vont en profiter et la traite des esclaves connaît alors un essor sans précédent. À peu près tous les armateurs des îles expédient des navires pour la traite des noirs.

À Quiloa, un traité signé en 1776 (retranscriptiion partielle de J.-M. Filliot, version PDF, à la page 12) entre l'armateur français Jean-Vincent Morice et le Sultan Hasan, précise que 1 000 esclaves par an lui seront fournis :

Nous, roi de Quiloa, sultan HASAN, fils du sultan Ibrahim… donnons notre parole à M. MORICE, Français, que nous lui donnerons 1000 esclaves annuellement à 20 piastres chaque et qu'il nous donnera un présent de 2 piastres pour chaque esclave…

Par la suite, d'autres négociants de l'Isle de France tenteront de conclure de pareilles alliances avec le sultan. C'est ainsi que, de novembre 1786 à janvier 1788, 3 000 esclaves d'Afrique orientale sont débarqués à Port-Louis.

La Révolution n'a pas désorganisé la traite, tout au contraire. En juillet 1789, les dernières entraves du commerce de Madagascar tombent : les habitants de l'Isle de France ont désormais la permission d'aller faire la traite des esclaves sur toute la côte malgache.

En 1791-1793, près de 5 000 esclaves, par an, sont envoyés dans Les Mascareignes. Comme le précise un mémoire de 1792, « les îles se pourvoient en esclaves aux îles de Madagascar, Quiloa, Zanzibar et Mozambique par de petites expéditions qu'elles y envoient continuellement ».

On estime que, durant cette période, par an, entre 1000 à 2000 esclaves malgaches ont été débarqués aux Mascareignes (voir les études de J. Valette et de J.-M. Filliot).

Les Français ont su, même pendant la Révolution, organiser ce commerce de main de maître. En vingt-cinq ans, la population servile a été multipliée par trois. En 1767, on compte cinq esclaves par habitant. En 1793, le rapport est de neuf au moins par habitant.

Jamais Les Mascareignes n'auront connu une telle prospérité. Cette économie florissante s'explique aisément : la production vivrière et l'indépendance alimentaire, la liberté du commerce et la spéculation, l'appât du gain et les très importants bénéfices… Voilà de quoi comprendre l'intérêt des armateurs et des administrateurs pour la traite dans l'Océan Indien.

Comparée, pendant dans cette période, à la Tyr antique (« maîtresse des mers » et « fondatrice de comptoirs prospères »), d'Inde en Inde, l'Isle de France, véritable grenier des Mascareignes, joue le rôle d'entrepôt de l'Océan Indien et ravitaille les navires de la route des îles, (article de Claude Wanquet).

Voyez comment Frédéric Decroizilles, Négociant et Planteur à l'ïle de France, ancien Membre de l'Assemblée coloniale, dans son Essai sur l'agriculture et le commerce des îles de France et de la Réunion (1803), présente la situation géographique avantageuse de l'île de France :

L'île de France, par sa position très-rapprochée de la côte orientale d'Afrique, du golfe Persique, de la presqu'île de l'Inde, des îles de la Sonde, des Philipines et de la Chine, se trouve à portée d'établir, avec ces diverses contrées, des communications aussi promptes qu'actives. Sa situation sur la route que sont obligés de prendre les navires en retour, pour doubler le Cap de bonne-Espérance, la rend un point de relâche très-fréquent, et y multiplie par conséquent les occasions d'avoir les renseignemens les plus étendus et les plus récens sur les chances éventuelles du commerce de l'Asie. Les vaisseaux qu'on peut y armer n'ayant à naviguer que sur les mers paisibles de l'Inde, peuvent être équipés à beaucoup moins de frais, soit pour les agrès, soit pour le nombre et l'espèce des équipages. On est libre en effet de les composer presqu'en entier de Lascars [marins Indiens libres et musulmans chi'ites] ou de matelots Cafres, qui présentent une grande économie pour la nourriture et pour les salaires. [pp. 21-22]

En 1787, le Conseil d'État légalise la prééminence de Port-Louis en le déclarant port franc  : tous les navires de commerce, de quelque nationalité que ce soit, ont le droit de mouillage s'ils déclarent leurs marchandises et payent une redevance au trésorier de la colonie. En 1789, Port-Louis est choisi comme capitale des établissements français dans l'Océan Indien.

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Les esclaves ont été le véritable moteur du développement des Mascareignes. Gouverneurs et planteurs ont toujours été convaincus que l'existence même des colonies était intimement liée à la prospérité du commerce et au maintien de la servitude.

Ainsi, quand Montesquieu, dans le fameux chapitre V du Livre XV de L'Esprit des Lois, écrit que « Le sucre seroit trop cher, si l’on ne faisoit travailler la plante qui le produit par des esclaves », il ne fait que reprendre, sans la moindre singularité, un argument dont la force idéologique est d'être l'exact reflet de la psychologie collective des maîtres des Mascareignes (entre autres). — Et cet argument, Condorcet l'a réfuté intraitablement : « Demander si cet intérêt rend l’esclavage légitime, c’est demander s’il m’est permis de conserver ma fortune par un crime. »

Louis de Jaucourt, "Traite des Nègres", Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, Tome 16, 1755, p.533.

Ce qui ne laisse, dès lors, de m'interroger c'est l'évidente inefficacité polémique d'un texte qui permet ou autorise, par son simplisme, sa récupération pour justifier le maintien des fers aux pieds de la main d'œuvre servile… qui lui était contemporaine.