Commentaire

Voilà, j'ai terminé la réécriture des deux sections de l'article "Montesquieu" sur Wikipédia qu'il me semblait urgent d'actualiser : sur l'esclavage dans L'Esprit des lois et à propos de l'ironie du célèbre chapitre V du Livre XV. Ce qu'on y lisait auparavant était proprement inacceptable.

Je sais combien cette réécriture risque de bousculer les habitudes d'un bon nombre d'enseignants du secondaire et, je dois bien l'avouer, je m'en réjouis par avance. — Qu'ils se rassurent, j'ai dispersé, çà et là, y compris dans les notes de bas de page, dans la section sur l'ironie du fameux chapitre sur « l'esclavage des Nègres », suffisamment d'éléments pour rédiger un très bon commentaire littéraire.

Depuis quelques jours, je discute par mail avec René Pommier suite à la lecture de son article sur Montesquieu.

Comme il n'est pas de bon ton de révéler le contenu d'une correspondance sans, au préalable, en avoir reçu l'autorisation, je n'en dirai rien sinon par allusion.

Pourquoi cet échange ? — Montesquieu, comme bon nombre d'autres auteurs, est devenu, un classique, par extraits, de l'enseignement secondaire, pour l'exercice du commentaire littéraire, à l'écrit comme à l'oral. Il n'est pas un descriptif, ou presque, présenté à l'oral du bac de français, qui ne contienne le fameux chapitre V du Livre XV de L'Esprit des Lois. Et tous sont orientés dans le même sens : une dénonciation ironique de l'esclavage.

L'article consacré à Montesquieu sur Wikipédia est, de ce point de vue, un très bon indicateur : « Montesquieu ne s'accommode pas de l'idée d'esclavage. Il rédige le livre XV de De l'esprit des lois pour démontrer qu'il est nuisible à toute société, quelle qu'elle soit. Il ridiculise même les esclavagistes dans le chapitre 5 du livre XV ».

L'esclavage est bien loin d'être une idée embarrassante dans l'œuvre de Montesquieu. Cet « exécrable usage » (Condorcet) est, en effet, central dans L'Esprit des Lois, et ce bien au-delà du seul chapitre V du Livre XV qui, précisons-le, est intitulé : « Comment les lois de l'esclavage civil ont un rapport avec la nature du climat ». Ce titre, on ne peut plus explicite, oppose, à lui seul, un démenti catégorique à la thèse selon laquelle Montesquieu s'accomoderait bien mal avec l'idée de l'esclavage puisque, tout au contraire, il affirme une adéquation (rapport) entre un fait de nature (climat) et un ordre légal (lois de l'esclavage), c'est-à-dire un fait de l'esprit humain.

— Ce qui ne laisse, dès lors, de nous interroger c'est la valeur* à reconnaître à ce fameux chapitre de L'Esprit des Lois que l'on donne si volontiers comme la forme la plus efficace de l'ironie (R. P. Jameson) alors même que l'esclavage légal apparaît, dès le titre du Livre où ce chapitre est inséré, en conformité avec un fait de nature.

Cette question sera donc l'objet d'une série d'articles que je vais publier ici à la suite de cette très brève introduction.

Comme je l'ai écrit dans une notule précédente, c'est précisément quand une représentation (ou théorie) est devenue si évidente qu'il paraît impossible ou invraisemblable qu'on la conteste ou qu'on l'ignore, que cette représentation (ou théorie) est une vérité sans intérêt.

*. La notion de valeur, telle qu'elle est employée ici, empruntée à Louis Gernet, est un complexe i.e. une forme où s'enchevêtrent des représentations qui constitue un cadre de pensée.