Memento

Comme le souligne Marcel Conche, dans sa très belle édition des Fragments d'Héraclite, la civilisation grecque est une civilisation « agonistique », c'est-à-dire une civilisation de l'agôn, une civilisation « commandée par l'esprit de compétition en vue de la victoire » (p. 116 et suiv.), une civilisation de la lutte et du concours, de la reconnaissance de la valeur, de l'honneur et de la gloire : « Il est honteux pour un jeune, écrivait Euripide, de se refuser à lutter. » La base de l'éducation du citoyen est la compétition dont le but est sa propre gloire et celle sa cité. Tout se fait par la lutte, selon Héraclite. La guerre est universelle. — Tel est le cadre de pensée ou le principe directeur dans lequel est né le régime politique que l'on nomme aujourd'hui encore démocratie.

Dans la mesure où la démocratie suppose la concurrence, on ne peut s'étonner que tout régime démocratique se trouve dans la nécessité de « faire de la propagande » : prendre le pouvoir impose de gagner le plus grand nombre de voix. Le seul moyen pour se saisir de la clé du pouvoir est la propagande, avec plus ou moins d'habileté.

On peut caractériser, très sommairement, le régime démocratique par l'avènement du peuple au pouvoir, même si sa participation effective est négative ou fictive, comme l'écrit Raymond Aron (Introduction à la philosophie politique, "Idées et réalités démocratiques"). Mais le seul fait que le peuple puisse manifester son opinion exerce une forme de contrôle sur le pouvoir. Ce n'est certes pas là, en soi, une « idée extraordinairement révolutionnaire » ou une profonde révolution idéologique…

Je reviendrai sur ce point prochainement.

Notule à garder dans un coin de la tête.

C'est peut-être précisément quand ton mode de pensée ou tes représentations habituelles te semblent inefficaces à saisir ou à comprendre le réel (parce qu'il ne trouve pas à s'organiser selon tes attentes ou ta convenance, parce que tu as perdu quelques-unes des mille ventouses qui te tiennent aux choses et aux êtres) que tu luttes ou que tu combats, comme l'écrivait Jean Paulhan, contre la survenue de nouvelles représentations. Ces dernières t'étant, en toute vraisemblance, interdites du fait de ton imperméabilité à un mode de pensée qui t'est étranger.

— Au fond, il faudrait encore ajouter ceci : le fait est assez banal et ordinaire. Tu supposes que tu as sur untel (ou sur un peuple, sa culture, etc.), une représentation si évidente (laquelle peut bien être partagée avec d'autres) qu'il te paraît impossible ou invraisemblable qu'on la conteste ou qu'on l'ignore. Cette représentation (ou théorie) sur l'Autre (ou les autres), tu en es même venu à penser qu'elle n'est plus à toi ou de toi tant elle te paraît évidente — et d’une évidence trop impersonnelle… un peu comme deux et deux font quatre. Et c'est peut-être précisément pour cela qu'elle est une vérité sans intérêt.

Avertissement : Cette catégorie est destinée à accueillir des notes qui, au besoin, seront rappelées non parce qu'elles présentent un état fini ou achevé mais parce qu'elles sont autant de jalons. Il faut les voir comme les marques ou les traces d'un cheminement.

C'est à la faveur d'un effet de biais, un malentendu (presque) aussi ancien que l'œuvre de l'humaniste anglais Thomas More, Utopia (1516), que l'on emploie, dans le sens commun, par une sorte de retournement, le mot utopie pour qualifier une conception idéaliste (du monde ou de la société) en insistant sur son caractère irréalisable, sur l’abîme infranchissable qui apparaît dans la confrontation entre les idées utopiques et la réalité elle-même.

Dans le langage courant actuel, "utopique" veut dire impossible ; une utopie est une chimère, une construction purement imaginaire dont la réalisation est, a priori, hors de notre portée. Or, paradoxalement, les auteurs qui ont créé le mot, puis illustré le genre littéraire inventé par Thomas More en 1516, avaient plutôt pour ambition d'élargir le champ du possible, et d'abord de l'explorer. [Voir sur la présentation sur Gallica.]

Cette discordance entre l'idéal et la réalité émaille un bon nombre de discours sur le Libre, comme en témoigne l'article récent de Cyrille Borne :

Pour ainsi dire la liberté logicielle ça n'est finalement qu'une utopie car comme souvent la réalité est complètement autre, on est bien libre sur le papier mais très peu le sont dans les faits.

Du rêve au cauchemar.

La conscience de cette limite, telle qu'elle s'exprime dans le sens commun, est bien plus proche d'une conception de l'absurde, telle qu'Albert Camus l'a développée dans Le mythe de Sisyphe (1942), qu'elle ne l'est d'Utopia de Thomas More :

L’absurde naît de cette confrontation entre l’appel humain et le silence déraisonnable du monde.

Ce malentendu initial dont souffre l'Utopie de Thomas More est surtout le témoignage d'une certaine crise de la lecture, une certaine crise de l'interprétation tout à fait comparable au destin du mot démocratie, dont j'ai déjà parlé sur Diaspora*, sur lequel je reviendrai.

Les critiques ou interprétations d'Utopia oscillent, depuis sa publication, entre deux types de lectures : réaliste et allégorique.

Dans la première catégorie (lecture réaliste), deux bastions se disputent l'auteur d'Utopia : le catholicisme d'une part, le socialisme ou le communisme de l'autre. Thomas More a pris place dans le panthéon révolutionnaire et son nom a été inscrit sur une stèle de la place Rouge à Moscou. Les catholiques, quant à eux, l'ont béatifié en 1886 puis canonisé en 1935 : Saint Thomas More ! Ces deux approches, au-delà de leurs divergences, ont en commun un double caractère : elles insistent sur la dimension politique d'Utopia et évacuent la question de l'écriture (ou expression) de l'œuvre. Utopia est assimilée à un programme politique qui présente le modèle d'une société idéale. De là dérive le sens consacré par l'usage du nom commun que l'on a tiré du titre de l'œuvre.

Dans la deuxième catégorie (lecture allégorique), par un mouvement inverse, la priorité est donnée à la question de l'écriture (ou expression) d'Utopia. Cette approche procède d'un effacement de la question politique qu'elle transforme en expérience spirituelle de type ascensionnel. Il s'agit de dévoiler le sens du sens d'Utopia, en dépassant le sens littéral historico-politique de la lecture réaliste. Les dispositifs textuels utopiques (dessin et poème supprimés de la plupart des rééditions, jeux de mots étymologiques, ironie, etc.) sont perçus comme autant de passages initiatiques par lesquels le lecteur entreprend son voyage ou mouvement ascensionnel, sa remontée du sens littéral vers un sens spirituel ou moral pour atteindre un Ailleurs transcendant. Ce mouvement conduit non à des révolutions mais à une conversion.

Sommes-nous irrémédiablement condamnés à cette alternative entre une lecture réaliste ou une approche allégorique ? Ne peut-on pas tenter de tenir ensemble ses deux dimensions, en croisant la question de l'expression et la question politique, pour écarter les contraintes de l'une et de l'autre, afin reconnaître à l'expression utopique la nécessité d'une forme d'intervention politique singulière ?

Ce serait, dés lors, s'avouer que tout projet politique nouveau doit recourir à une nouvelle forme d'expression. Ce serait reconnaître que si l'utopie est politique, c'est par ce qu'elle dit (positions, thèses, thèmes, champ d'intervention, etc.) autant que par sa manière de le dire. En somme, ce serait faire de l'utopie un remède à l'utopie, c'est-à-dire à l'absurde…