Notes de lecture

Avertissement : Cette notule est restée dans mes brouillons plus de deux ans. Je ne sais pas pourquoi je ne l'ai jamais publiée. La voici en l'état.

Quand on lit La politique d'Aristote, on se rend compte que la démocratie grecque, au sens où l'entend notre modernité, n'a rien à voir avec l'idée d'un pouvoir de décision égal pour tous.

Prétendre que la Grèce aurait inventé la démocratie au sens où nous l'entendons est une belle supercherie, une foutaise de lettrés à l'adresse de ceux qui ne lisent pas. Une image d'Épinal dont on enrobe les papillotes (ou les manuels scolaires).

La démocratie, au sens grec du terme, c'est une forme de violence ou de révolte, comme le dit fort justement l’anthropologue David Graeber : il serait plus juste de la voir comme une "démocrasserie", une oppression qui s'exerce des pauvres sur les riches, en somme, un synonyme d'anarchie.

Dêmos, en grec, comme le précise Émile Benveniste (Vocabulaire des institutions indo-européennes, t. II, 90 et sq.), c'est d'abord un groupe d'hommes unis par une condition ou une appartenance sociale commune : la pauvreté. Laos, par exemple, est la communauté guerrière à laquelle le dêmos n'appartient pas.

Voyez ce qu'en dit Aristote :

« Le principe du gouvernement démocratique, c'est la liberté. On croirait presque, à entendre répéter cet axiome, qu'on ne peut même pas trouver de liberté ailleurs […]. Le premier caractère de la liberté, c'est l'alternative du commandement et de l'obéissance. Dans la démocratie, le droit politique est l'égalité, non pas d'après le mérite, mais suivant le nombre. Cette base du droit une fois posée, il s'ensuit que la foule doit être nécessairement souveraine, et que les décisions de la majorité doivent être la loi dernière, la justice absolue ; car on part de ce principe, que tous les citoyens doivent être égaux. Aussi, dans la démocratie, les pauvres sont-ils souverains à l'exclusion des riches, parce qu'ils sont les plus nombreux, et que l'avis de la majorité fait loi. »

Ce qu'Aristote définit comme une démocratie, c'est une forme de violence qui s'exerce d'un groupe social vers un autre.

Krátos, en grec, c'est la force, le pouvoir, la puissance qui, dans l'exercice, voisine avec kratus, « dur » au sens de « cruel, pénible », selon Benveniste (Ibid., p. 80 et sq.).

La démocratie grecque n'a donc rien à voir avec un système parfaitement égalitaire : il s'agit même d'une forme opposée à l'obéissance et au commandement, une sorte de révolte ou violence des pauvres contre les riches.

Par ailleurs, Aristote précise que le régime politique dépend d'abord et avant tout de l'arme et de l'armée. Des chevaux supposent des moyens financiers. Conséquemment, le système politique sera "aristocratique". Pour la démocratie, c'est la pauvreté de l'arme qui fait l'armée faible. Conséquemment, la démocratie n'est possible que dans un système où les pauvres sont majoritaires. Ce qui est encore une fois, un pouvoir, une désobéissance de la foule des pauvres qui s'exerce contre l'autorité d'une poignée de riches.

Comme l'écrit le philosophe Jacques Rancière, « la démocratie » athénienne est « une limite mise au pouvoir de la propriété » c'est-à-dire des riches.

Cet article, contrairement à ce que son titre pourrait laisser entendre, n'est pas la suite directe du précédent, "De l'Un et de l'autre". Il s'agit d'une note de lecture de plusieurs articles de Pierre Clastres. Il est à lire comme une sorte de réécriture libre.

« Les choses en leur totalité sont une ; et pour nous qui n'avons pas désiré cela, elles sont mauvaises. »

Une pensée de Sauvage, anonyme, celle d'un vieil homme, non un chamane, un prêtre ou un chef mais une sorte de prophète, un penseur, un philosophe guarani, un karai, une parole proférée au fin fond d'une forêt du Paraguay, une pensée qui nous est moins étrangère qu'il n'y paraît. Son actualité ne devrait pas échapper au lecteur vigilant.

Le karai se situe exclusivement dans le champ de la parole. Parler est sa seule activité. Homme de discours, le karai profère en tous lieux, même hors de sa communauté d’origine et ce depuis le XVe siècle. Il se déplace de village en village pour haranguer tout le monde. Son statut est d'autant plus surprenant que les groupes ou tribus au sein desquels il se promène sont en guerre permanente. Lui circule impunément sans courir le moindre risque. D'où qu’il vienne, le karai n’est jamais considéré comme un ennemi.

Comment était-ce possible ? Dans la société Guarani, l'individu se définit par sa parenté : il s’inscrit dans la généalogie de ses parents par l’appartenance au lignage du père (patrilinéaire). Le karai échappe à cette définition : il s’auto-divinise ! Il s'affirme sans père naturel ou biologique mais fils d’une femme et d’un dieu.

L'essentiel n’est pas dans son délire mégalomane mais dans le refus du père qui affirme sa non-appartenance à quelque communauté ou société. En ce sens, le karai est, par nature, un être contestataire ou subversif dont l’origine bouleverse l’ordre social.

Ainsi, le karai est un nomade. N’appartenant à aucune lignée (sans père humain), il n’appartient à aucune tribu : il est de nulle-part et de partout. Nul n’a à son égard d’hostilité parce qu’il n'est l'ennemi de personne. Bien au contraire. Le karai est considéré comme un dieu et non comme un homme et personne ne conteste son discours.

Le discours du karai est un discours de rupture avec le discours traditionnel qui peut se résumer en un constat et une promesse : le monde est mauvais et la conquête d’un monde bon est possible.

Sa description pessimiste du monde a toujours eu un écho favorable chez les Indiens qui l'écoutent. Ce discours est l’expression d’une vérité en attente.

Pour les Indiens, le karai n’est nullement un malade ou un fou, il décrit le monde dans lequel ils vivent, un monde détruit par le malheur et la promesse d’un monde bon ou meilleur fait du discours du karai un discours nouveau. Toute la nouveauté de son discours tient dans cette promesse.

En question donc, la généalogie du malheur : les choses sont mauvaises, nous dit le vieux prophète de la forêt, les hommes habitent une terre imparfaite et il en fut toujours ainsi.

Les Guarani sont habitués au malheur, ce n'est pas nouveau pour eux et ils en savaient là-dessus, bien avant l'arrivée des Occidentaux, bien avant l'arrivée des missionnaires qui ne leur ont rien appris de ce côté-là. Les Guarani n'ont jamais été de bons sauvages, heureux de leur insouciance juvénile, comme Rousseau s'est plu à les imaginer. Jamais ils n'ont pensé être faits pour le malheur, eux qui, sans relâche, ont toujours été hantés par la certitude de rejoindre un jour la Terre sans Mal. Et leurs prophètes, méditant sans cesse sur les moyens d'y parvenir, réfléchissent au problème de l'origine : Pourquoi habitons-nous une terre imparfaite ? — Grandeur de la question, héroïsme de la réponse : Si l'existence est injuste, les hommes n'en sont pas coupables, nous n'avons pas à culpabiliser d'exister si imparfaitement.

Si l'existence est injuste ou imparfaite c'est que « les choses en leur totalité sont une. » Voilà ce que proclament depuis toujours les penseurs guarani. Vertige de la réponse ! Le malheur vient de l'imperfection du monde et ce monde est imparfait d'être un. Dans sa virulente concision la pensée guarani dit que l'Un, c'est le Mal.

L'origine du Mal, c'est l'unité inscrite au cœur des choses de ce monde, l'unité dont il faut se libérer en trouvant ou rejoignant le non-Un. Contrairement à ce que l'on pourrait croire spontanément, les Guarani ne cherchent pas la dissolution de l'Un dans le multiple. L'Un n'est pas le Tout. Une chose est une parce qu'elle est corruptible. L'Un, c'est le transitoire, le passager, l'éphémère. L'Un est ce qui naît, croît et périt. Toute chose en mouvement, imparfaite donc mortelle, est donc une. L'unité est le signe du Fini. La terre des hommes, qui ne recèle en elle-même qu'imperfection et pourriture, est laide, c'est le royaume de la mort. Ce qui est corruptible meurt d'incomplétude. L'Un est l'incomplet.

Parole de Sauvage, obscure et profonde : la terre est imparfaite, elle est le règne de l'incomplet, l'espace du fini, le champ d'application rigoureux du principe d'identité. Dire que A = A, que ceci est ceci, qu'un homme est un homme, c'est dire en même temps que A n'est pas non-A, que ceci n'est pas cela, que l'homme n'est pas un dieu. Nommer les choses selon leur unité (le ciel, la terre, etc.), c'est leur reconnaître ou leur assigner une limite, une finitude, c'est aussi découvrir tragiquement que ce pouvoir de la désignation (ceci est ceci et non cela) est la dérision de la vraie puissance qui, secrètement, silencieusement, peut énoncer que ceci est ceci et en même temps cela, que les Guarani sont des hommes et en même temps des dieux, eux qui savent le langage trompeur, eux qui n'épargnent jamais les efforts pour atteindre la Terre sans Mal où rien de ce qui existe n'est Un.

Le karai est, peut-être, un homme plus sensible que les autres au changement. Il a, peut-être, une conscience plus aiguë du danger encouru par la société indienne quand il proclame depuis des siècles du fin fond de la forêt : Il faut fuir l'Un ! Il faut changer de monde !

La réflexion de Cyrille sur la violence dans la communauté du libre, dans son article "C'est l'histoire d'un blog qui tombe d'un immeuble de cinquante étages…", a suscité, chez moi, toute une série de questions. — Questions que je reprendrai, pour partie au moins, dans un article à venir à propos de la démocratie.

La réflexion de Cyrille sur la violence, telle qu'il la pose, revient à poser, selon moi, la question du "pouvoir" autant que celle de l'organisation — dans les projets libres — question souvent soulevée par Philippe, question souvent éludée/évacuée dans la communauté qui, spontanément, je crois, s'organise à la manière dont Cyrille résout (rapidement) le problème : « Il faut un chef de projet incontestable qui se comporte en chef de projet. » Le propos de Cyrille n'est pas sans évoquer la figure du dictateur bienveillant si emblématique de la communauté du Libre. À l'autorité du chef Cyrille ajoute celle de la règle : « il faut des règles précises ».

Dans l'immédiat, je vais seulement me contenter de peu, juste un parallèle, comme je l'ai dit sur Diaspora*, un parallèle avec une analyse de Walter Benjamin sur le droit et la violence (publiée dans Œuvres I, Gallimard, 2000), histoire de mettre la question en débat.

Le droit et la violence, selon Walter Benjamin, seraient indissociables. La violence serait même à l'origine du droit. C'est, selon lui, la violence qui produirait le droit et le droit justifierait la violence : « Il est nécessaire avant tout d’établir qu’une élimination des conflits entièrement dénuée de violence ne peut jamais déboucher sur un contrat de caractère juridique. Car ce dernier, si pacifiquement qu’il ait pu être conclu, conduit en dernière analyse à une violence possible. Il donne, en effet, à chaque contractant le droit de recourir de manière ou d’autre à la violence contre l’autre contractant dans le cas où il ne respecterait pas le contrat. »

D'aucuns, je l'espère, comprendront peut-être tout l'intérêt de requalifier le problème (résolu par d'autres) en d'autres termes avant de le soumettre au débat.

Ici l'on suppose, implicitement, que la violence dont il est question, pour être légitime, doit s'inscrire dans un système (dotés de moyens coercitifs) pour une fin juste.

La lecture du dernier article de Cyrille, "La liberté faut la payer et on enterre nos morts sous le mirador", témoigne de l'urgence qu'il a à poser un peu plus précisément les fondements de la philosophie du libre et de son éthique. La rapidité avec laquelle il évacue les problématiques est sidérante. En deux trois paragraphes, il peut ainsi dire : « Pour ainsi dire la liberté logicielle ça n'est finalement qu'une utopie ». Ou circulez ! Plus rien à voir. D'où, très certainement, l'image du titre de l'article… expéditive : mirador. Je le crois tout de même plus subtil mais j'ai peur de me tromper.

Il serait trop long de proposer une lecture détaillée de ce qu'il écrit. L'article est trop touffu. Au mieux, pour l'heure, je me contenterai de quelques notes de lecture. Premier article de cette nouvelle catégorie.

Sa posture initiale m'interroge quand il propose de regarder la « liberté sous un œil objectif » (celle-ci ou une autre, ça ne changerait pas grand chose à la posture).

— Je suis admiratif de ce geste énonciatif initial, tout en superbe, de cette posture tout en rondeur qu'il prend, qu'il (se) donne quand il (s') énonce et j'essaie de me former, en mon for intérieur, cette représentation de lui-même tout ramassé dans un œil… objectif. — Je n'y arrive pas… Cette tournure est une belle vue de l'esprit.

— Et pourtant, oui pourtant, je suis parfaitement d'accord avec le propos qui territorialise (ou enracine) lesdites libertés GNU dans un cadre légal auquel l'on ne peut se soustraire sinon à se résoudre à l'abstraction de soi-même. C'est d'ailleurs ce que j'exposais sur Diaspora* il y a… quelques heures. Cyrille me lirait-il par-dessus l'épaule ? Mais mon propos n'était pas là.

Un paragraphe comme celui-là, un conglomérat, devrait-on dire, est monnaie courante dans le Libre :

Pour ainsi dire la liberté logicielle ça n'est finalement qu'une utopie car comme souvent la réalité est complètement autre, on est bien libre sur le papier mais très peu le sont dans les faits. Est ce pour autant une raison valable pour ne pas embrasser ce modèle avec ou sans la langue ? Absolument pas. Le logiciel libre malgré son utopie est certainement ce qui rapproche le plus de l'éthique. La majorité des gens qui font du libre sont intimement convaincus que le logiciel libre c'est le bien et ils ont raison. Car en effet dans la pratique, jamais vous ne verrez autant d'entraide, d'investissement personnel, c'est un grand mouvement social, une forte humanité, combinés avec des enjeux économiques importants.

Dans une discussion de cuisine, quelques heures avant la disparition que vous savez, Cyrille faisait remarquer à mon contradicteur que je n'utilisais pas les mots avec le même sens, en gros, que lui et l'autre. Ce n'est pas faux. Le « nous » que Cyrille avait employé devait inclure mon interlocuteur et Cyrille lui-même dans une sorte de communauté d'esprit, peut-être "scientifique" ou "technicienne", voire de sens commun de laquelle il fallait me distinguer.

Pour autant, l'usage qu'il fait ici, dans le paragraphe cité ci-dessus, d'un certain nombre de concepts (pas seulement des mots) de la philosophie me laisse pantois. J'ai un peu le sentiment, j'espère qu'il me passera cette image, de me trouver au Café du commerce, entre l'église et la mairie, juste en face du marché.

Ce que je veux dire, ce que j'essaie de pointer, c'est cette absence de rigueur, si caractéristique du Libre, dans la manipulation des concepts et l'absence de discipline dans la conduite du raisonnement. À le lire, l'utopie serait une chimère ou une marotte que l'on agiterait en face de la réalité, comme pour s'en distraire, une sorte d'alternative (le mot n'est pas anodin, l'autre monde de la fondation Mozilla), les uns dans la main des autres, en se faisant des bisous (avec ou sans la langue), accessoirement pour gagner de l'argent, œuvrant, comme c'est touchant, pour le seul bien (donné en équivalence de l'éthique, résolument positive) de l'humanité. Ne me faites pas dire ce que je n'ai pas dit : l'intention est louable mais la rigueur, objectivement, désespérante.

Aussi, quand Cyrille en vient à dire que « les gens ne se lisent plus les uns, les autres », j'y souscris et précise : ne lisent que très peu, tout court.

L'article de Cyrille n'est, pour l'intention, pas mauvais, au contraire. Un appel au calme, à l'écoute, à la tolérance. Et, en cela, il est infiniment respectable. Comme il le disait dans le premier article de son nouveau blog, Cyrille est un type qui s'efforce de bien faire (faire le bien). Et c'est d'abord pour cette raison que je l'avais rejoint sur ce qui est devenu le blog-libre.

Quelques jours avant la disparition du blog-libre, j'avais écrit, dans un article qui a disparu ("Quitter le navire…"), à peu près ceci : que nous étions complices du pathos (le discours de la crise) que l'on nous sert depuis les années 1970, complices en lui prêtant l'oreille, complices en l'alimentant nous aussi. J'avais ajouté une petite référence si discrète qu'elle en est passée (presque ?) inaperçue, un lien vers la définition de cette partie de la rhétorique pour signifier que le procédé n'avait rien de moderne. Et c'est précisément ce même procédé dont j'ai usé dans l'article qui a mis le feu aux poudres, intentionnellement.

Voici une petite explication. Dans sa Rhétorique, Aristote définit l’acte persuasif comme l’interaction de trois éléments : ethos (ou caractère) c'est-à-dire l’image de soi telle qu’elle est construite par celui qui parle (ou écrit), pathos ou susciter des émotions (plus ou moins fortes) chez l'auditeur et logos c'est-à-dire discours et raison. Les trois pierres angulaires de la rhétorique.

Ce n'est pas comme si je n'avais pas prévenu…