Réthorique

La lecture du dernier article de Cyrille, "La liberté faut la payer et on enterre nos morts sous le mirador", témoigne de l'urgence qu'il a à poser un peu plus précisément les fondements de la philosophie du libre et de son éthique. La rapidité avec laquelle il évacue les problématiques est sidérante. En deux trois paragraphes, il peut ainsi dire : « Pour ainsi dire la liberté logicielle ça n'est finalement qu'une utopie ». Ou circulez ! Plus rien à voir. D'où, très certainement, l'image du titre de l'article… expéditive : mirador. Je le crois tout de même plus subtil mais j'ai peur de me tromper.

Il serait trop long de proposer une lecture détaillée de ce qu'il écrit. L'article est trop touffu. Au mieux, pour l'heure, je me contenterai de quelques notes de lecture. Premier article de cette nouvelle catégorie.

Sa posture initiale m'interroge quand il propose de regarder la « liberté sous un œil objectif » (celle-ci ou une autre, ça ne changerait pas grand chose à la posture).

— Je suis admiratif de ce geste énonciatif initial, tout en superbe, de cette posture tout en rondeur qu'il prend, qu'il (se) donne quand il (s') énonce et j'essaie de me former, en mon for intérieur, cette représentation de lui-même tout ramassé dans un œil… objectif. — Je n'y arrive pas… Cette tournure est une belle vue de l'esprit.

— Et pourtant, oui pourtant, je suis parfaitement d'accord avec le propos qui territorialise (ou enracine) lesdites libertés GNU dans un cadre légal auquel l'on ne peut se soustraire sinon à se résoudre à l'abstraction de soi-même. C'est d'ailleurs ce que j'exposais sur Diaspora* il y a… quelques heures. Cyrille me lirait-il par-dessus l'épaule ? Mais mon propos n'était pas là.

Un paragraphe comme celui-là, un conglomérat, devrait-on dire, est monnaie courante dans le Libre :

Pour ainsi dire la liberté logicielle ça n'est finalement qu'une utopie car comme souvent la réalité est complètement autre, on est bien libre sur le papier mais très peu le sont dans les faits. Est ce pour autant une raison valable pour ne pas embrasser ce modèle avec ou sans la langue ? Absolument pas. Le logiciel libre malgré son utopie est certainement ce qui rapproche le plus de l'éthique. La majorité des gens qui font du libre sont intimement convaincus que le logiciel libre c'est le bien et ils ont raison. Car en effet dans la pratique, jamais vous ne verrez autant d'entraide, d'investissement personnel, c'est un grand mouvement social, une forte humanité, combinés avec des enjeux économiques importants.

Dans une discussion de cuisine, quelques heures avant la disparition que vous savez, Cyrille faisait remarquer à mon contradicteur que je n'utilisais pas les mots avec le même sens, en gros, que lui et l'autre. Ce n'est pas faux. Le « nous » que Cyrille avait employé devait inclure mon interlocuteur et Cyrille lui-même dans une sorte de communauté d'esprit, peut-être "scientifique" ou "technicienne", voire de sens commun de laquelle il fallait me distinguer.

Pour autant, l'usage qu'il fait ici, dans le paragraphe cité ci-dessus, d'un certain nombre de concepts (pas seulement des mots) de la philosophie me laisse pantois. J'ai un peu le sentiment, j'espère qu'il me passera cette image, de me trouver au Café du commerce, entre l'église et la mairie, juste en face du marché.

Ce que je veux dire, ce que j'essaie de pointer, c'est cette absence de rigueur, si caractéristique du Libre, dans la manipulation des concepts et l'absence de discipline dans la conduite du raisonnement. À le lire, l'utopie serait une chimère ou une marotte que l'on agiterait en face de la réalité, comme pour s'en distraire, une sorte d'alternative (le mot n'est pas anodin, l'autre monde de la fondation Mozilla), les uns dans la main des autres, en se faisant des bisous (avec ou sans la langue), accessoirement pour gagner de l'argent, œuvrant, comme c'est touchant, pour le seul bien (donné en équivalence de l'éthique, résolument positive) de l'humanité. Ne me faites pas dire ce que je n'ai pas dit : l'intention est louable mais la rigueur, objectivement, désespérante.

Aussi, quand Cyrille en vient à dire que « les gens ne se lisent plus les uns, les autres », j'y souscris et précise : ne lisent que très peu, tout court.

L'article de Cyrille n'est, pour l'intention, pas mauvais, au contraire. Un appel au calme, à l'écoute, à la tolérance. Et, en cela, il est infiniment respectable. Comme il le disait dans le premier article de son nouveau blog, Cyrille est un type qui s'efforce de bien faire (faire le bien). Et c'est d'abord pour cette raison que je l'avais rejoint sur ce qui est devenu le blog-libre.

Quelques jours avant la disparition du blog-libre, j'avais écrit, dans un article qui a disparu ("Quitter le navire…"), à peu près ceci : que nous étions complices du pathos (le discours de la crise) que l'on nous sert depuis les années 1970, complices en lui prêtant l'oreille, complices en l'alimentant nous aussi. J'avais ajouté une petite référence si discrète qu'elle en est passée (presque ?) inaperçue, un lien vers la définition de cette partie de la rhétorique pour signifier que le procédé n'avait rien de moderne. Et c'est précisément ce même procédé dont j'ai usé dans l'article qui a mis le feu aux poudres, intentionnellement.

Voici une petite explication. Dans sa Rhétorique, Aristote définit l’acte persuasif comme l’interaction de trois éléments : ethos (ou caractère) c'est-à-dire l’image de soi telle qu’elle est construite par celui qui parle (ou écrit), pathos ou susciter des émotions (plus ou moins fortes) chez l'auditeur et logos c'est-à-dire discours et raison. Les trois pierres angulaires de la rhétorique.

Ce n'est pas comme si je n'avais pas prévenu…