Libre

Voilà, j'ai terminé la réécriture des deux sections de l'article "Montesquieu" sur Wikipédia qu'il me semblait urgent d'actualiser : sur l'esclavage dans L'Esprit des lois et à propos de l'ironie du célèbre chapitre V du Livre XV. Ce qu'on y lisait auparavant était proprement inacceptable.

Je sais combien cette réécriture risque de bousculer les habitudes d'un bon nombre d'enseignants du secondaire et, je dois bien l'avouer, je m'en réjouis par avance. — Qu'ils se rassurent, j'ai dispersé, çà et là, y compris dans les notes de bas de page, dans la section sur l'ironie du fameux chapitre sur « l'esclavage des Nègres », suffisamment d'éléments pour rédiger un très bon commentaire littéraire.

Récemment et dans la suite de notre échange très dense sur l'institution de l'esclavage chez Montesquieu, Réné Pommier m'a invité à écrire un livre sur le sujet. Très honoré par cette proposition à laquelle je ne peux malheureusement pas me consacrer pour le moment, j'ai tout de même entrepris de rédiger ici une petite série d'articles sur cette question. Ce projet n'est nullement abandonné puisque la plupart des articles sont écrits. Quelques retouches suffiront avant de les publier les uns après les autres sur ce carnet de notes.

J'ai différé ce travail cosmétique pour me consacrer à la réécriture complète de la section sur l'esclavage dans l'article sur Wikipédia avant de la supprimer de la page principale. Plusieurs raisons à cela : l'article "Montesquieu" figure parmi les pages les plus affichées en 2015 sur Wikipédia (près de 200 000 vues en un an). Il présentait d'importants problèmes de fond. Cette section avait été rédigée, manifestement, sans réelle connaissance de l'œuvre et des travaux sur cette question. Il s'agissait, au mieux, d'un médiocre et triste brouillon de niveau secondaire soutenant une thèse opposée à celle défendue par l'auteur. Déplorable.

Dans la suite, je réécris la section concernant l'ironie du chapitre V du Livre XV. Elle était, elle aussi, inacceptable.

La récente loi sur le renseignement a mis la monde Libre en émoi. Les articles de blogs et les initiatives (sur la toile et dans la rue) se sont multipliés. Le réseau (qui aime se présenter lui-même comme) libre, Diaspora, n'y a pas échappé. Les discussions sont allées bon train parfois sereinement et d'autres fois beaucoup moins. J'ai moi-même réagi, à deux reprises, suite à l'apparition d'un encart (contre ladite loi) inséré par l'administrateur, Fla, du pod (ou nœud) diaspora-fr.org. La deuxième fois, pour poser une question qui me paraît de premier ordre : Quel est le sens de Diaspora ? Être un logiciel installable sur une machine ou offrir un espace d’échanges entre humains ?Le technicien répondra, (presque) invariablement, un outil

Fournir un logiciel...

Cette vision utilitaire n'est nullement neutre. On ne voit pas ou fait mine de ne pas voir que l'outil n'est pas une fin en soi pour l'utilisateur, y compris pour le propriétaire du pod (serveur sur lequel est installé le logiciel). Pour l'utilisateur, le logiciel ne tient nullement son intérêt du fait qu'il est un outil mais bien plutôt de ce qu'il permet de construire ou réaliser : un espace de rassemblement et d'échange (ou agora). Et le problème posé par l'encart qui a été inséré dans l'interface du logiciel est bien, comme l'on fait remarquer Cep et Cyrille, celui du pouvoir exercé sur l'opinion des utilisateurs et la manière dont il s'exerce.

Cyrille a noté, dans la réponse de Fla, un paradoxe insoluble du Libre : pour être libre, il faut être seul c'est-à-dire ne dépendre de personne, matériellement. Et, en effet, pour Fla (comme pour de nombreux acteurs), la fin du projet Diaspora est dans l'auto-hébergement : chacun est maître chez soi. L'affranchissement par la technique. Cette conception banausique, réalisée absolument, serait d'un individualisme extrême (retranchement et esprit de défiance généralisée). Une atomisation radicalisée de l'être social.

Le terme banausique était employé, en grec, avec une nuance péjorative, pour désigner les artisans. « Les métiers d'artisans, dit Socrate (De l'économie, ch. IV, 2, de Xénophon), sont décriés et il est certes naturel qu'on les tienne en grand mépris dans les cités. Ils ruinent les corps des ouvriers qui les exercent et de ceux qui les dirigent en les contraignant à une vie casanière, assis dans l'ombre de leurs ateliers, parfois même à passer toute la journée au coin du feu. Les corps étant ainsi amollis, les âmes aussi deviennent bien plus lâches. » Aristote refusait la citoyenneté aux artisans : « La cité parfaite ne fera pas de l'artisan (banausos) un citoyen » (Politique, III, 1278a8). Le citoyen, selon Aristote, est un homme libre, c'est-à-dire libéré des nécessités ou des « choses indispensables de la vie pour la personne d'un individu ». Travailler, pour vivre, « c'est être esclave ».

Dans l'ensemble, pour les penseurs grecs, toute activité banausique était incompatible avec l'activité politique.

Comme l'écrit Spinoza, dans son Traité politique, « il n’y a pas de loi plus haute que sa propre sécurité. » En effet, le souci de l’existence ne prime-t-il pas absolument pas sur tout le reste ? N’est-il pas évident que les principes et les vertus deviennent parfaitement inutiles si les conditions mêmes de l'existence ne sont pas assurées ou sont en péril ?

Cette conception centrée sur la maîtrise technique (auto-hébergement) est paradoxale parce qu'elle est profondément contradictoire avec les principes communautaires qui fondent le mouvement du Libre (entraide, partage et échange) qui, si l'on suit cette logique banausique, ne trouveraient leur finalité que dans l'objet lui-même (logiciel). Je le dis sans détour, le concepteur/développeur, par sa mentalité exclusivement utilitaire, devrait nous inspirer la plus grande méfiance du fait qu'il semble incapable de penser et de juger une chose indépendamment de sa fonction ou de son utilité spécifique : l'objet final (le logiciel) détermine tout, jusqu'aux personnes, dévaluées de toute valeur intrinsèque, qui deviennent elles-mêmes des moyens pour la réalisation de cette fin.

Cette conception banausique, on le voit aisément, donne l'avantage aux concepteurs qui peuvent librement exprimer leur façon de voir et articuler, à l'exemple de ce que Fla a fait et défendu, leur hostilité à l'égard des autres (même discrètement : je suis chez moi, je fais ce que je veux et si tu n'es pas d'accord, va-t-en et installe ton propre pod) et leur défiance (comme Cyrille le dénonce depuis quelque temps), dans un esprit de compétition (maîtrise technique et conception) qui exalte en permanence l'individualisme et le retranchement (auto-hébergement). J'y reviendrai dans une prochaine notule.

Je lisais, ce matin au réveil, sur un blog, un article à propos du blogging et je me suis arrêté sur ce commentaire :

Chacun sa vision du monde.

Variante ordinaire de :

Chacun ses goûts.

Cet extrême subjectivisme, dans toute sa vulgarité, est caractéristique de notre époque. Il révèle un rapport à la vie et à notre propre monde fondamentalement désespéré ou désenchanté qui s'enracine profondément dans l'histoire.

On peut le situer, sans trop de difficultés, dans le début de l'ère chrétienne. Le Christianisme est en effet à l'origine d'une mutation profonde de la pensée occidentale. Pour faire vite (ici et ailleurs les lecteurs n'ont pas le temps de… lire), l'antiquité gréco-latine avait un profond mépris de la vie individuelle et tout ce qui lui était rattachée. En somme, tout de l'homme était méprisable en ce qu'il était périssable. La grandeur était dans ce qui aspirait à l'immortalité. Il y a là, dans cette conception du monde et de l'homme, l'essence même du tragique grec qui n'avait rien à voir avec celui du Classicisme. C'est comme cela qu'il faut comprendre ce que dit le chœur, dans de la tragédie Antigone de Sophocle (trad. Jean Grosjean) :

 

Qu'il est de merveilles ! mais rien

qui soit plus merveilleux que l'homme.

Par la mer chenue,

sous les tempêtes du sud,

il s'en va

au-delà des houles grondantes.

Et la plus grande des déesses, la Terre

impérissable, inépuisable, il la fatigue…

 

Dans la culture grecque, comme on peut le lire chez Sophocle, la vie humaine est terrifiante en ce qu'elle dérange ou fait violence à la nature impérissable qui, en l'absence des mortels, serait dans un repos éternel. L'homme, lui, ne peut éviter la mort, comme le précise le chœur un peu plus loin. Par nature, tout ce qui vient de lui est méprisable parce que périssable. Ce sens de la vie individuelle n'a pas survécu à l'ère chrétienne.

Selon les enseignements chrétiens, la relation entre la vie individuelle et le monde est tout bonnement dans l'exacte opposée à celle de l'antiquité grecque et latine : l'homme, dans toute la philosophie chrétienne, devenu l'être suprême sur terre, est, ici-bas, un pèlerin. Aucune vérité fondamentale ne sera jamais révélée dans aucun événement mondain. Le chrétien n'est pas censé y attacher de signification particulière. Ce ne sont ni le monde ni le cycle de la vie qui sont immortels, c'est l'individu singulier qui est sauvé. Le monde, lui, doit passer, il est périssable, et l'homme, lui, vivra éternellement. C'est là le sens du caractère sacré de la vie, que nous ayons ou non conservé la certitude ou la foi dans une vie après la mort n'y change rien. L'importance est accordée à l'intérêt personnel.

Ce subjectivisme extrême, hérité de la philosophie chrétienne, que l'on rencontre dans certaines communautés, à l'exemple de celle du logiciel dit libre, se traduit, sur le plan politique, dans la vie bien réelle, par une préoccupation constante pour tout ce qui relève de l'intérêt privé à l'opposé même de la forme la plus haute de la vie humaine dans la culture grecque antique qui se réalisait dans la polis : la ville, la cité, l'État.

Dans le modèle social grec, comme l'ont montré les travaux d'Émile Benveniste (Le vocabulaire des institutions indo-européennes, t. 1, pp. 363-373, 1969 et l'article "Deux modèles linguistiques de la cité", Mélanges offerts à Claude Lévi-Strauss, 1970, pp. 489-596), l'entité première n'est pas l'individu mais la polis, la cité, corps abstrait, source et centre de l'autorité. La polis ne s'incarne pas dans un édifice, une institution ou une assemblée. Elle est indépendante des hommes. Sa seule assise matérielle est l'étendue territoriale qui la fonde.

À partir de cette notion de polis ou cité se détermine le statut du polites ou citoyen : est polites celui qui est membre de la polis, qui y participe de droit. Ce statut de participant à une entité primordiale est quelque chose de spécifique : référence d'origine, lieu d'appartenance, contraintes d'état… tout émane de cette liaison de dépendance à la cité ou polis, nécessaire et suffisante à définir le citoyen ou polites. En grec, il n'y a pas d'autre terme pour dénoter le statut de l'homme public dans la cité. Par nécessité, ce statut est une relation d'appartenance puisque, par nécessité, la cité prime sur le citoyen. Aussi n'est-il pas anodin de faire remarquer que, pour Aristote, la polis était antérieure à tout autre groupement humain et qu'elle était liée à l'essence de l'humanité (Politique, 1253 a) : L'État (polis) est un fait de nature.

Le désintéressement est, aujourd'hui, tout au plus une vertu religieuse mais certainement plus une vertu qui trouve son sens dans l'activité humaine au sein d'un espace politique dont la primauté serait essentielle à l'être social. Cette forme de subjectivisation extrême, dont le commentaire à l'origine de cette notule est une manifestation caractéristique, est le symptôme d'une aliénation toujours plus croissante à l'intérêt personnel face à laquelle aucun autre jugement ne peut résister.

Depuis que j'ai installé FreshRSS sur mon serveur, j'ai connu deux périodes. D'abord, l'agrégation d'une ribambelle de sites que je visitais plus ou moins régulièrement : blogs, presse, revue… Mais tout ce flux, au quotidien, est rapidement devenu inassimilable. Chaque nouvelle mise-à-jour est une nouvelle cascade d'articles infranchissable, un torrent que jamais je ne peux remonter. Le rocher de Sisyphe. Pour la presse, le seule issue, afin d'éviter la déferlante et la redondance invasive, est dans la diversification des flux : moins de sites de journaux français, plus de sites étrangers. Moins de quotidiens, plus d'hebdomadaires et de mensuels. La tension se situant entre l'actualité et l'article de fond. Un journal comme Le Monde met en ligne plus de 40 articles de samedi à dimanche. Orient XXI ou Le Monde diplomatique n'en mettent qu'un seul.

La blogosphère Libre, pour ce que j'en lis aujourd'hui encore, est quant à elle désespérément uniforme et normale. Parfois même terriblement normale. Tout y est égal à lui-même. Sans surprise. Article après article, j'ai le sentiment de lire, comme il y a quelques années quand je collaborais au Planet-Libre, toujours les mêmes choses, jour après jour, semaine après semaine, à quelques variations près : installation ou sortie de telle version logicielle, test plus ou moins calamiteux (quand un message au développeur aurait suffi), actualités événementielles, un peu de politique mais pas trop, on dénonce surtout les attaques (gouvernementale, européenne, etc.) contre les libertés individuelles jusqu'à prétendre que le France serait un régime totalitaire. Bref, les mêmes rengaines. Une affreuse morosité plus saisissante encore au travers d'un agrégateur de flux.

La deuxième période avec FreshRSS a commencé il y a peu quand j'ai ajouté, après un tri sévère, des sites qui s'inscrivent sur un temps plus long d'actualisation. Entre le flux insensé de l'actualité journalistique et celui affreusement normal de la blogosphère qui met en scène son propre miracle indéfiniment, sont venus s'insérer des sites dont l'actualité est celle de la recherche et de l'analyse, un flux de publications au long cours.

Je l'ai dit à maintes reprises, mon rapport à l'écriture et à la lecture a changé ces derniers temps. La fin de ma collaboration avec Cyrille, Cep et les autres n'y est pour rien. Comme je l'ai expliqué à Celti Sphère, c'est plutôt mon retour à la photographie qui a modifié ma manière de lire et d'écrire. Mon engagement est différent. La photographie engage autrement. Il m'a fallu du temps pour le comprendre. La prise de conscience est venue, il y a quelques années, de mon incapacité à saisir, instantanément, le sud du monde que je photographiais. Quelle est l'origine de cette incompréhension ? — Une autre manière de poser mon regard, par le cadre photographique, sur le monde, une construction géométrique de la pensée (ou de la représentation) dans la profondeur du champ et non plus platement ou en superficie. Seules la lecture et les rencontres m'ont permis de comprendre le chaos que je tentais d'organiser dans le cadre et de mettre plus de perspective dans mes projets photographiques.

Ce changement de cadre a eu pour effet de faire entrer dans l'image bien plus que je ne l'avais envisagé. Pour comprendre ce qui s'est immiscé, le travail hors du cadre (indépendamment de l'appareil) est devenu de plus en plus conséquent. À l'instantanéité de la saisie s'est ajouté un temps long de documentation et de réflexion. Prenons un exemple. L'un de mes axes de travail est politique : une société dont l'être social est profondément divisé (dominant/dominé) et de longue date. Il y a encore quelques temps j'aurais été bien incapable de l'énoncer aussi simplement.

Un jour, un ami photographe m'a fait remarquer que mes projets, tels que je les exposais à l'écrit, avaient une densité qu'il serait intéressant d'exploiter davantage. Aujourd'hui, je lui donne raison. L'écriture, en regard de l'image, devient de plus en plus importante dans ma démarche. La réflexion est quotidiennement alimentée et les interférences naissent aussi dans l'ordinaire de ma vie — parfois mystérieusement.

Au premier regard, comme l'a dit simplement une amie, une photographie (telle que je la conçois) doit raconter une histoire. Cet aspect narratif doit être reconstruit rapidement par l'œil du spectateur. Je ne vais pas m'attarder sur les spécificités de la narration photographique mais il est, pour le photographe au moins, une évidence : le sujet photographique prend une épaisseur symbolique dans l'image, une dimension qu'il n'a pas, la plupart du temps, dans la vie de tous les jours. Ou alors seulement dans l'œil du photographe et de quelques autres observateurs. Pour le dire autrement, le sujet photographique, par ce redimensionnement qui le fait entrer dans un cadre, est, en quelque sorte, héroïcisé dans ou par la composition ou organisation photographique.

Mais ce n'est pas ce processus d'héroïsation qui m'intéresse au premier chef. C'est plutôt le statut du sujet dans la photographie. La photographie construit une histoire avec des sujets qui, saisis dans le cours événementiel ordinaire (pour ce qui me concerne), s'inscrivent dans l'histoire du monde, dans l'histoire d'un pays ou d'un groupe social. Ils en deviennent une représentation, un symbole. C'est ainsi que le photographe en vient à dire, humblement, qu'il documente une situation de crise ou de guerre, par exemple. Le nom de cet enfant, de cette femme ou de cet homme est, la plupart du temps, secondaire pour le spectateur. En somme, la photographie relève d'une forme narrative de type épique.

Cette approche de l'image photographique n'a rien de très abouti. J'en conviens aisément. Je n'y vois moi-même que les prémices d'une réflexion qui connaîtra, je l'espère, quelque développement. Comment j'en suis arrivé à rapprocher photographie et épopée ? La réponse serait bien trop longue à exposer dans le détail. Ce n'est pas non plus l'objet de cet article. Mais voici toute de même une (partie de la) définition de l'épopée… qui est apparue dans mon agrégateur quelques jours après l'ajout de flux au long cours : La guerre, écrit Jean-Marcel Paquette, n'est pas au fondement de l'épopée. En revanche, ce que la guerre offre à l'épopée, c'est la tension nécessaire à tout acte narratif. Si l'epos est le plus souvent l'histoire d'une défaite ou d'un déshonneur, c'est que l'épopée est bien plutôt l'expression d'une blessure.

Face au flux ininterrompu de l'actualité et à l'affreuse normalité de la blogosphère Libre, j'éprouve une sorte d'analphabétisme : l'impression de tenir un livre à l'envers et de ne rien comprendre, ou si peu. Tout ça doit avoir un sens mais, la plupart du temps, l'on se perd vite tenter de l'imaginer. Seul un changement de cadre permet de sortir de cette ornière pour laisser entrer le monde autrement dans le champ, ouvrir l'espace du visible et du lisible. Ce changement de perspective peut être aussi, parfois, l'issue d'une déroute.