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Comme le souligne Marcel Conche, dans sa très belle édition des Fragments d'Héraclite, la civilisation grecque est une civilisation « agonistique », c'est-à-dire une civilisation de l'agôn, une civilisation « commandée par l'esprit de compétition en vue de la victoire » (p. 116 et suiv.), une civilisation de la lutte et du concours, de la reconnaissance de la valeur, de l'honneur et de la gloire : « Il est honteux pour un jeune, écrivait Euripide, de se refuser à lutter. » La base de l'éducation du citoyen est la compétition dont le but est sa propre gloire et celle sa cité. Tout se fait par la lutte, selon Héraclite. La guerre est universelle. — Tel est le cadre de pensée ou le principe directeur dans lequel est né le régime politique que l'on nomme aujourd'hui encore démocratie.

Dans la mesure où la démocratie suppose la concurrence, on ne peut s'étonner que tout régime démocratique se trouve dans la nécessité de « faire de la propagande » : prendre le pouvoir impose de gagner le plus grand nombre de voix. Le seul moyen pour se saisir de la clé du pouvoir est la propagande, avec plus ou moins d'habileté.

On peut caractériser, très sommairement, le régime démocratique par l'avènement du peuple au pouvoir, même si sa participation effective est négative ou fictive, comme l'écrit Raymond Aron (Introduction à la philosophie politique, "Idées et réalités démocratiques"). Mais le seul fait que le peuple puisse manifester son opinion exerce une forme de contrôle sur le pouvoir. Ce n'est certes pas là, en soi, une « idée extraordinairement révolutionnaire » ou une profonde révolution idéologique…

Je reviendrai sur ce point prochainement.

Voilà, j'ai terminé la réécriture des deux sections de l'article "Montesquieu" sur Wikipédia qu'il me semblait urgent d'actualiser : sur l'esclavage dans L'Esprit des lois et à propos de l'ironie du célèbre chapitre V du Livre XV. Ce qu'on y lisait auparavant était proprement inacceptable.

Je sais combien cette réécriture risque de bousculer les habitudes d'un bon nombre d'enseignants du secondaire et, je dois bien l'avouer, je m'en réjouis par avance. — Qu'ils se rassurent, j'ai dispersé, çà et là, y compris dans les notes de bas de page, dans la section sur l'ironie du fameux chapitre sur « l'esclavage des Nègres », suffisamment d'éléments pour rédiger un très bon commentaire littéraire.

Récemment et dans la suite de notre échange très dense sur l'institution de l'esclavage chez Montesquieu, Réné Pommier m'a invité à écrire un livre sur le sujet. Très honoré par cette proposition à laquelle je ne peux malheureusement pas me consacrer pour le moment, j'ai tout de même entrepris de rédiger ici une petite série d'articles sur cette question. Ce projet n'est nullement abandonné puisque la plupart des articles sont écrits. Quelques retouches suffiront avant de les publier les uns après les autres sur ce carnet de notes.

J'ai différé ce travail cosmétique pour me consacrer à la réécriture complète de la section sur l'esclavage dans l'article sur Wikipédia avant de la supprimer de la page principale. Plusieurs raisons à cela : l'article "Montesquieu" figure parmi les pages les plus affichées en 2015 sur Wikipédia (près de 200 000 vues en un an). Il présentait d'importants problèmes de fond. Cette section avait été rédigée, manifestement, sans réelle connaissance de l'œuvre et des travaux sur cette question. Il s'agissait, au mieux, d'un médiocre et triste brouillon de niveau secondaire soutenant une thèse opposée à celle défendue par l'auteur. Déplorable.

Dans la suite, je réécris la section concernant l'ironie du chapitre V du Livre XV. Elle était, elle aussi, inacceptable.

Notule à garder dans un coin de la tête.

C'est peut-être précisément quand ton mode de pensée ou tes représentations habituelles te semblent inefficaces à saisir ou à comprendre le réel (parce qu'il ne trouve pas à s'organiser selon tes attentes ou ta convenance, parce que tu as perdu quelques-unes des mille ventouses qui te tiennent aux choses et aux êtres) que tu luttes ou que tu combats, comme l'écrivait Jean Paulhan, contre la survenue de nouvelles représentations. Ces dernières t'étant, en toute vraisemblance, interdites du fait de ton imperméabilité à un mode de pensée qui t'est étranger.

— Au fond, il faudrait encore ajouter ceci : le fait est assez banal et ordinaire. Tu supposes que tu as sur untel (ou sur un peuple, sa culture, etc.), une représentation si évidente (laquelle peut bien être partagée avec d'autres) qu'il te paraît impossible ou invraisemblable qu'on la conteste ou qu'on l'ignore. Cette représentation (ou théorie) sur l'Autre (ou les autres), tu en es même venu à penser qu'elle n'est plus à toi ou de toi tant elle te paraît évidente — et d’une évidence trop impersonnelle… un peu comme deux et deux font quatre. Et c'est peut-être précisément pour cela qu'elle est une vérité sans intérêt.

Dans l'un de ses derniers articles, Cyrille évoque ma situation actuelle faite de mille tracasseries (téléphone, connexion Internet, modules solaires…), entre un soleil assassin, dès la première heure du jour, et une pluie torrentielle, en fin de journée. Mais ce que Cyrille ignore, manifestement, c'est qu'il peut ne pas en être autrement. — Voilà…

Ici, disent certains, dans ce pays que beaucoup croient maudit des dieux, plus rien ne va dans le bon sens. Les gens ne respectent plus ni tabous ni traditions. Les femmes vont en short et les hommes se percent les oreilles ! Alors, forcément, «  le bon Dieu n’est pas content. »

Les plus sages m'invitent à la lenteur et à la sérénité : — Mora mora, doucement doucement. Tout finit par s'arranger, me dit-on ordinairement. Mais voilà… est-ce seulement ma perception du temps (durée) qui est différente ? Doit-on croire qu'on fait nécessairement bien ou mieux quand on fait lentement ? Ne devrais-je pas plutôt me résigner à ne voir jamais mes attentes satisfaites ? — J'ai plutôt tendance à croire, comme Auguste, que tout irait bien assez vite si tout était bien fait. Mais voilà…

Quand on entend sonner à la porte, c'est qu'il y a quelqu'un à la porte, qui sonne pour qu'on lui ouvre la porte.

Cette réplique de La Cantatrice chauve de Ionesco, résume, à elle seule, toute la problématique à laquelle je suis ordinairement confronté : je n'ai, a priori, aucune raison de douter qu'il y a quelqu'un derrière la porte sauf si la première fois, il n'y avait personne et la deuxième fois non plus.

La première fois, quand vous appelez le service clients de votre fournisseur d'accès à Internet (FAI), qu'on vous dit que tout sera réglé rapidement, vous n'avez, a priori, aucune raison d'en douter, n'est-ce pas ? Pour entrevoir l'absurdité d'une pareille mise en doute, considérez, comme le suggère Wittgenstein, sa négation : Quand un problème survient, vous appelez le service clients de votre FAI et vous êtes certain que rien ne sera arrangé. Pour douter, ce qui vous manque ce sont les raisons. Pour autant, me direz-vous, rien n'interdit de penser qu'il pourrait en être ainsi. Soit. Mais après une bonne quarantaine d'appels (facturés, de surcroît), en deux mois, que rien n'a été réglé, vous ne pouvez plus croire que votre problème est réellement pris au sérieux et qu'un appel au service clients changera quoi que ce soit au problème que vous rencontrez. Dorénavant, si vous appelez le service clients ce n'est certainement plus dans l'espoir que votre problème sera résolu, cela va sans dire.

— Non, c'est assuré, si l'on sonne à votre porte une troisième fois, vous n'irez pas l'ouvrir. Vous êtes maintenant persuadé qu'il n'y aura personne derrière et vous n'avez aucune bonne raison de croire le contraire. Vous le reprocherait-on d'ailleurs ? Ce dont, en revanche, vous commencez à douter c'est… si l'on a bien sonné à la porte. Était-ce même une sonnerie ? Ce qui semble révéler, n'est-ce pas ? un état mental curieux mais vous ne bougerez pas sans en avoir le cœur net. À quoi bon ouvrir la porte si, par deux fois, vous l'avez ouverte en vain et, qu'à l'instant, vous n'êtes plus même certain qu'il s'agit bien d'une sonnerie ? La contrariété naît surtout du fait que, précédemment, aux deux premières sonneries, vous étiez persuadé que quelqu'un se trouvait derrière la porte et qu'il avait sonné. La mise en doute aurait été un non-sens. Mais à la troisième sonnerie, quand le doute vous a saisi, vous savez que vous avez perdu ce que vous pensiez être le sens commun de la réalité. Enfin, vous le pensez mais les choses ne peuvent-elles pas aller tout autrement que ce que vous en savez ?

De ce qu'à moi, ou à tout autre, il en semble ainsi, il ne s'ensuit pas qu'il en est ainsi…

PS : Le service clients dont il est question est celui ouvert aux abonnés de l'offre professionnelle de l'entreprise Telma.