Ethnologie

J'étais invité, dimanche dernier, dans l'émission Tea Time Club, avec Tobie Nathan, en deuxième heure : (se) raconter des histoires (à partir de la 57e minute).

Le format d'une émission comme celle-ci, vous pouvez vous en douter, n'autorise pas de développement conséquent. Il n'y a pas à le déplorer. C'est ainsi.

En revanche, dans le studio, hors antenne, et dans les couloirs de Radio France, nous avons eu le temps d'échanger davantage. J'aurai l'occasion d'y revenir.

La discussion sur le genre qui a eu lieu sur le réseau social Diaspora* (évoquée dans la notule précédente) n'est pas close. Elle réapparaît par petites touches mais les positions évoluent peu. Elle pourrait être autrement plus conséquente si l'on se donnait la peine de s'interroger sur les représentations qui sont en jeu.

Il faudrait, par exemple, faire une large part aux rencontres de vocabulaire que l'on donne, à priori, pour accidentelles ou fortuites. Il est absurde, en effet, d'affirmer qu'il n'existerait aucun rapport entre le genre grammatical dit animé, masculin-féminin, le lexique et les représentations associées à l'homme (quel que soit son sexe) dans le monde, en somme, que langue et société n'entretiendraient aucune espèce de commerce.

Je laisse, dans l'immédiat, ce point en suspens en me contentant d'indiquer qu'il existe parfois entre les significations des mots, la grammaire et les représentations sociales des osmoses (sens B2) un peu subtiles qui forment une sorte de système expressif composite souvent très plastique.

Pour le moment, j'aimerais revenir sur un point notable : les partisans du non-genre veulent retrancher ou soustraire tout stéréotype lié au sexe de la personne par l'affirmation du primat de notre appartenance à l'espèce humaine. Une substitution de genre ou le remplacement d'un principe classificatoire qui serait discriminatoire (ou inégalitaire) par un autre qui serait plus neutre. L'idée est résumée, vulgairement, dans ce commentaire d'Idoric :

Oui, quand je m’adresse à quelqu’un, je revendique le fait de voir d’abord un être humain, et pas une paire de couilles ou un vagin, parce que dans la très grande majorité des interactions sociales, ladite paire de couille ou ledit vagin n’y jouent strictement aucun rôle.

Si l'on s'interrogeait un peu plus, disais-je, sur la valeur de cette représentation que l'on tente de substituer à celles liées au genre, on découvrirait sans trop de mal combien les idées associées de générosité, d'égalité et d'universalité sont bien loin d'être aussi neutres qu'on ne veut bien l'affirmer.

Cette attitude de pensée qui donne à la notion d’humanité ce caractère englobant, sans distinction, à toute forme de l’espèce humaine, est d'apparition très récente, bien localisée et son expansion est beaucoup plus limitée qu'il n'y paraît. Pour de vastes fractions de l’espèce humaine et pendant des dizaines de millénaires, comme le rappelle Claude Lévi-Strauss dans Race et histoire, cette notion paraît totalement absente :

L'humanité cesse aux frontières de la tribu, du groupe linguistique, parfois même du village ; à tel point qu’un grand nombre de populations dites primitives se désignent d’un nom qui signifie les « hommes » (ou parfois — dirons-nous avec plus de discrétion — les « bons », les « excellents », les « complets »), impliquant ainsi que les autres tribus, groupes ou villages ne participent pas des vertus — ou même de la nature — humaines, mais sont tout au plus composés de « mauvais », de « singes de terre » ou d’« œufs de pou ».

En réalité, loin d'être uniformément neutre et égalitaire, l'affirmation de l'appartenance au genre humain est un trait culturel communément partagé. Et l'on pourrait allonger indéfiniment, comme le précise Pierres Clastres ("De l’ethnocide", L’Homme, 1974, tome 14, 3-4, pp. 101-110), cette liste de « noms propres qui composent un dictionnaire où tous les mots ont le même sens : hommes. Inversement, chaque société désigne systématiquement ses voisins de noms péjoratifs, méprisants, injurieux. Toute culture opère ainsi un partage de l’humanité entre d’une part elle-même, qui s’affirme comme représentation par excellence de l’humain, et les autres, qui ne participent qu’à un moindre titre à l’humanité. »

En d’autres termes, écrivait Pierre Clastres, « l'altérité culturelle n'est jamais appréhendée comme différence positive ». On va souvent jusqu’à dé-réaliser l’étranger en en faisant un fantôme ou une apparition voire en lui associant des représentations chimériques effrayantes, comme celle du biby olona, rapportée par l’ethnologue Luke Freeman, qui se transmet communément en pays Betsileo (Madagascar) aujourd'hui :

Un biby olona est une bête avec un corps de cheval et une tête humaine. Il est toujours affamé, très vorace, surtout pendant la saison sèche. Son propriétaire doit le nourrir de chair et de sang humains. Mais ce sont les foies d’enfants qu’il préfère. Et leur sang ! Si son propriétaire le nourrit bien, le biby olona lui explique comment gagner beaucoup d’argent. Des quantités d’argent ! On reconnaît ceux qui ont un biby olona, parce que leur maison a une grande clôture et une pancarte marquée “attention au chien”.

Le caractère composite de cette image effrayante est à lui seul assez indicatif. Il opère une synthèse de nombreux éléments significatifs (richesse, savoir, étranger, jeunesse, corps…). Cette image est assez docile pour s'exempter d'une délimitation et d'une cohérence autonome : même si la nature animale est au premier plan de cette représentation chimérique, elle ne vaut qu'à l'intérieur d'un système de représentations dont elle n'est pas isolable. L'efficacité de cette image mythique, au-delà de sa monstruosité effrayante, apparaît dans une espèce d'unité qui laisse apercevoir une très grande plasticité. Sa vertu inhérente est, pour ainsi dire, liée à sa matière première : la possession de richesse comme témoignage d'un pouvoir dont il faut se méfier.