Photographie

Voilà ma première photo, plusieurs mois après mon installation. Une photo d'une photo oubliée de Didier Ratsiraka dans un grenier. — Une photo représentative des raisons de mon attente.

Depuis que j'ai installé FreshRSS sur mon serveur, j'ai connu deux périodes. D'abord, l'agrégation d'une ribambelle de sites que je visitais plus ou moins régulièrement : blogs, presse, revue… Mais tout ce flux, au quotidien, est rapidement devenu inassimilable. Chaque nouvelle mise-à-jour est une nouvelle cascade d'articles infranchissable, un torrent que jamais je ne peux remonter. Le rocher de Sisyphe. Pour la presse, le seule issue, afin d'éviter la déferlante et la redondance invasive, est dans la diversification des flux : moins de sites de journaux français, plus de sites étrangers. Moins de quotidiens, plus d'hebdomadaires et de mensuels. La tension se situant entre l'actualité et l'article de fond. Un journal comme Le Monde met en ligne plus de 40 articles de samedi à dimanche. Orient XXI ou Le Monde diplomatique n'en mettent qu'un seul.

La blogosphère Libre, pour ce que j'en lis aujourd'hui encore, est quant à elle désespérément uniforme et normale. Parfois même terriblement normale. Tout y est égal à lui-même. Sans surprise. Article après article, j'ai le sentiment de lire, comme il y a quelques années quand je collaborais au Planet-Libre, toujours les mêmes choses, jour après jour, semaine après semaine, à quelques variations près : installation ou sortie de telle version logicielle, test plus ou moins calamiteux (quand un message au développeur aurait suffi), actualités événementielles, un peu de politique mais pas trop, on dénonce surtout les attaques (gouvernementale, européenne, etc.) contre les libertés individuelles jusqu'à prétendre que le France serait un régime totalitaire. Bref, les mêmes rengaines. Une affreuse morosité plus saisissante encore au travers d'un agrégateur de flux.

La deuxième période avec FreshRSS a commencé il y a peu quand j'ai ajouté, après un tri sévère, des sites qui s'inscrivent sur un temps plus long d'actualisation. Entre le flux insensé de l'actualité journalistique et celui affreusement normal de la blogosphère qui met en scène son propre miracle indéfiniment, sont venus s'insérer des sites dont l'actualité est celle de la recherche et de l'analyse, un flux de publications au long cours.

Je l'ai dit à maintes reprises, mon rapport à l'écriture et à la lecture a changé ces derniers temps. La fin de ma collaboration avec Cyrille, Cep et les autres n'y est pour rien. Comme je l'ai expliqué à Celti Sphère, c'est plutôt mon retour à la photographie qui a modifié ma manière de lire et d'écrire. Mon engagement est différent. La photographie engage autrement. Il m'a fallu du temps pour le comprendre. La prise de conscience est venue, il y a quelques années, de mon incapacité à saisir, instantanément, le sud du monde que je photographiais. Quelle est l'origine de cette incompréhension ? — Une autre manière de poser mon regard, par le cadre photographique, sur le monde, une construction géométrique de la pensée (ou de la représentation) dans la profondeur du champ et non plus platement ou en superficie. Seules la lecture et les rencontres m'ont permis de comprendre le chaos que je tentais d'organiser dans le cadre et de mettre plus de perspective dans mes projets photographiques.

Ce changement de cadre a eu pour effet de faire entrer dans l'image bien plus que je ne l'avais envisagé. Pour comprendre ce qui s'est immiscé, le travail hors du cadre (indépendamment de l'appareil) est devenu de plus en plus conséquent. À l'instantanéité de la saisie s'est ajouté un temps long de documentation et de réflexion. Prenons un exemple. L'un de mes axes de travail est politique : une société dont l'être social est profondément divisé (dominant/dominé) et de longue date. Il y a encore quelques temps j'aurais été bien incapable de l'énoncer aussi simplement.

Un jour, un ami photographe m'a fait remarquer que mes projets, tels que je les exposais à l'écrit, avaient une densité qu'il serait intéressant d'exploiter davantage. Aujourd'hui, je lui donne raison. L'écriture, en regard de l'image, devient de plus en plus importante dans ma démarche. La réflexion est quotidiennement alimentée et les interférences naissent aussi dans l'ordinaire de ma vie — parfois mystérieusement.

Au premier regard, comme l'a dit simplement une amie, une photographie (telle que je la conçois) doit raconter une histoire. Cet aspect narratif doit être reconstruit rapidement par l'œil du spectateur. Je ne vais pas m'attarder sur les spécificités de la narration photographique mais il est, pour le photographe au moins, une évidence : le sujet photographique prend une épaisseur symbolique dans l'image, une dimension qu'il n'a pas, la plupart du temps, dans la vie de tous les jours. Ou alors seulement dans l'œil du photographe et de quelques autres observateurs. Pour le dire autrement, le sujet photographique, par ce redimensionnement qui le fait entrer dans un cadre, est, en quelque sorte, héroïcisé dans ou par la composition ou organisation photographique.

Mais ce n'est pas ce processus d'héroïsation qui m'intéresse au premier chef. C'est plutôt le statut du sujet dans la photographie. La photographie construit une histoire avec des sujets qui, saisis dans le cours événementiel ordinaire (pour ce qui me concerne), s'inscrivent dans l'histoire du monde, dans l'histoire d'un pays ou d'un groupe social. Ils en deviennent une représentation, un symbole. C'est ainsi que le photographe en vient à dire, humblement, qu'il documente une situation de crise ou de guerre, par exemple. Le nom de cet enfant, de cette femme ou de cet homme est, la plupart du temps, secondaire pour le spectateur. En somme, la photographie relève d'une forme narrative de type épique.

Cette approche de l'image photographique n'a rien de très abouti. J'en conviens aisément. Je n'y vois moi-même que les prémices d'une réflexion qui connaîtra, je l'espère, quelque développement. Comment j'en suis arrivé à rapprocher photographie et épopée ? La réponse serait bien trop longue à exposer dans le détail. Ce n'est pas non plus l'objet de cet article. Mais voici toute de même une (partie de la) définition de l'épopée… qui est apparue dans mon agrégateur quelques jours après l'ajout de flux au long cours : La guerre, écrit Jean-Marcel Paquette, n'est pas au fondement de l'épopée. En revanche, ce que la guerre offre à l'épopée, c'est la tension nécessaire à tout acte narratif. Si l'epos est le plus souvent l'histoire d'une défaite ou d'un déshonneur, c'est que l'épopée est bien plutôt l'expression d'une blessure.

Face au flux ininterrompu de l'actualité et à l'affreuse normalité de la blogosphère Libre, j'éprouve une sorte d'analphabétisme : l'impression de tenir un livre à l'envers et de ne rien comprendre, ou si peu. Tout ça doit avoir un sens mais, la plupart du temps, l'on se perd vite tenter de l'imaginer. Seul un changement de cadre permet de sortir de cette ornière pour laisser entrer le monde autrement dans le champ, ouvrir l'espace du visible et du lisible. Ce changement de perspective peut être aussi, parfois, l'issue d'une déroute.