Histoire

Comme le souligne Marcel Conche, dans sa très belle édition des Fragments d'Héraclite, la civilisation grecque est une civilisation « agonistique », c'est-à-dire une civilisation de l'agôn, une civilisation « commandée par l'esprit de compétition en vue de la victoire » (p. 116 et suiv.), une civilisation de la lutte et du concours, de la reconnaissance de la valeur, de l'honneur et de la gloire : « Il est honteux pour un jeune, écrivait Euripide, de se refuser à lutter. » La base de l'éducation du citoyen est la compétition dont le but est sa propre gloire et celle sa cité. Tout se fait par la lutte, selon Héraclite. La guerre est universelle. — Tel est le cadre de pensée ou le principe directeur dans lequel est né le régime politique que l'on nomme aujourd'hui encore démocratie.

Dans la mesure où la démocratie suppose la concurrence, on ne peut s'étonner que tout régime démocratique se trouve dans la nécessité de « faire de la propagande » : prendre le pouvoir impose de gagner le plus grand nombre de voix. Le seul moyen pour se saisir de la clé du pouvoir est la propagande, avec plus ou moins d'habileté.

On peut caractériser, très sommairement, le régime démocratique par l'avènement du peuple au pouvoir, même si sa participation effective est négative ou fictive, comme l'écrit Raymond Aron (Introduction à la philosophie politique, "Idées et réalités démocratiques"). Mais le seul fait que le peuple puisse manifester son opinion exerce une forme de contrôle sur le pouvoir. Ce n'est certes pas là, en soi, une « idée extraordinairement révolutionnaire » ou une profonde révolution idéologique…

Je reviendrai sur ce point prochainement.

Il n'est pas anodin de ne lire qu'une seule mention de Montesquieu, et en note de bas de page, dans les Réflexions sur l'esclavage des Nègres de Concordet. C'est bien peu pour celui que l'on donne volontiers, aujourd'hui, comme l'un des plus principaux opposants à l'esclavage, sinon le premier et le plus grand. En réalité, l'affaire est très simple : Condorcet n'est pas dupe ! Il n'accorde aucun crédit à Montesquieu. J'y reviendrai, assurément, dans un prochain article.

En revanche, on aurait tort de négliger les références sur lesquelles s'appuie Concordet dans son plaidoyer implacable. Et notamment le Voyage à l'Isle de France de Bernardin de Saint-Pierre qui a eu lieu pendant ce que Jean-Michel Filliot appelle la "Grande époque" de la traite dans Les Mascareignes.

Voyons, pour la seule « route des îles », s'il y a là matière à faire de l'ironie ou, comme l'écrit Bernardin de Saint-Pierre, si l'on peut, avec quelques-uns de nos philosophes les plus lumineux, « en plaisanter ».

Depuis 1740, Port-Louis est la Ville des Mascareignes, avec son palais du Gouverneur, les magasins de la Compagnie des Indes (article de P. Haudrère), ses habitations confortables, son aqueduc, ses batteries protégeant la passe. Port-Louis remplit alors le rôle de base navale pour la réparation et le lancement des navires de la Compagnie. Notons que 1744 sera une année record pour la Compagnie qui n'exporte pas moins de 2,5 millions de livres de café vers la France.

Durant cette période, 1 200 à 1 400 esclaves sont importés, chaque année, par le Gouvernement de l'Isle de France. Madagascar fournit l'essentiel du contingent : soit 80 000 esclaves, principalement des Malgaches (de Foulpointe, d'Antongil, de Sainte-Marie), durs au travail, bon marché, moins sujets aux maladies par la brièveté du transport. On organise, par ailleurs, afin de pourvoir aux besoins en main d'œuvre, dit-on, jusqu'à deux expéditions par an vers le Mozambique. On passe aussi sous silence le trafic avec les Indes qui fait grossir de quelques centaines d'Indiens ces bataillons de « bêtes humaines » (sur les rapport d'Inde en Inde, voir l'article de Claude Wanquet, p. 34 et sq.).

Les esclaves sont affectés à la voirie, à la construction des ports, des maisons, des magasins et aux plantations de café, de poivre, de cannelle, de coton, de rhubarbe, de thé, de riz, de blé, de maïs, de manioc, de canne à sucre, d'indigo de la Compagnie des Indes mais aussi à l'industrie des matériaux de construction, aux poudreries, aux raffineries (salpêtre, canne à sucre), à la tannerie, à la métallurgie…

Les plantations, par la suite, vont se diversifier vers les épices (1748 à 1767). Les îles des Mascareignes joueront alors le rôle d'escale pour le commerce d'Asie et fourniront des vivres aux bâtiments de passage et les plantes fourragères pour le bétail en provenance de Madagascar.

Par l'ordonnance du 13 août 1769, tous les Français sont admis à commercer librement dans les mers au-delà du cap de Bonne-Espérance. Toutes les branches du négoce vont en profiter et la traite des esclaves connaît alors un essor sans précédent. À peu près tous les armateurs des îles expédient des navires pour la traite des noirs.

À Quiloa, un traité signé en 1776 (retranscriptiion partielle de J.-M. Filliot, version PDF, à la page 12) entre l'armateur français Jean-Vincent Morice et le Sultan Hasan, précise que 1 000 esclaves par an lui seront fournis :

Nous, roi de Quiloa, sultan HASAN, fils du sultan Ibrahim… donnons notre parole à M. MORICE, Français, que nous lui donnerons 1000 esclaves annuellement à 20 piastres chaque et qu'il nous donnera un présent de 2 piastres pour chaque esclave…

Par la suite, d'autres négociants de l'Isle de France tenteront de conclure de pareilles alliances avec le sultan. C'est ainsi que, de novembre 1786 à janvier 1788, 3 000 esclaves d'Afrique orientale sont débarqués à Port-Louis.

La Révolution n'a pas désorganisé la traite, tout au contraire. En juillet 1789, les dernières entraves du commerce de Madagascar tombent : les habitants de l'Isle de France ont désormais la permission d'aller faire la traite des esclaves sur toute la côte malgache.

En 1791-1793, près de 5 000 esclaves, par an, sont envoyés dans Les Mascareignes. Comme le précise un mémoire de 1792, « les îles se pourvoient en esclaves aux îles de Madagascar, Quiloa, Zanzibar et Mozambique par de petites expéditions qu'elles y envoient continuellement ».

On estime que, durant cette période, par an, entre 1000 à 2000 esclaves malgaches ont été débarqués aux Mascareignes (voir les études de J. Valette et de J.-M. Filliot).

Les Français ont su, même pendant la Révolution, organiser ce commerce de main de maître. En vingt-cinq ans, la population servile a été multipliée par trois. En 1767, on compte cinq esclaves par habitant. En 1793, le rapport est de neuf au moins par habitant.

Jamais Les Mascareignes n'auront connu une telle prospérité. Cette économie florissante s'explique aisément : la production vivrière et l'indépendance alimentaire, la liberté du commerce et la spéculation, l'appât du gain et les très importants bénéfices… Voilà de quoi comprendre l'intérêt des armateurs et des administrateurs pour la traite dans l'Océan Indien.

Comparée, pendant dans cette période, à la Tyr antique (« maîtresse des mers » et « fondatrice de comptoirs prospères »), d'Inde en Inde, l'Isle de France, véritable grenier des Mascareignes, joue le rôle d'entrepôt de l'Océan Indien et ravitaille les navires de la route des îles, (article de Claude Wanquet).

Voyez comment Frédéric Decroizilles, Négociant et Planteur à l'ïle de France, ancien Membre de l'Assemblée coloniale, dans son Essai sur l'agriculture et le commerce des îles de France et de la Réunion (1803), présente la situation géographique avantageuse de l'île de France :

L'île de France, par sa position très-rapprochée de la côte orientale d'Afrique, du golfe Persique, de la presqu'île de l'Inde, des îles de la Sonde, des Philipines et de la Chine, se trouve à portée d'établir, avec ces diverses contrées, des communications aussi promptes qu'actives. Sa situation sur la route que sont obligés de prendre les navires en retour, pour doubler le Cap de bonne-Espérance, la rend un point de relâche très-fréquent, et y multiplie par conséquent les occasions d'avoir les renseignemens les plus étendus et les plus récens sur les chances éventuelles du commerce de l'Asie. Les vaisseaux qu'on peut y armer n'ayant à naviguer que sur les mers paisibles de l'Inde, peuvent être équipés à beaucoup moins de frais, soit pour les agrès, soit pour le nombre et l'espèce des équipages. On est libre en effet de les composer presqu'en entier de Lascars [marins Indiens libres et musulmans chi'ites] ou de matelots Cafres, qui présentent une grande économie pour la nourriture et pour les salaires. [pp. 21-22]

En 1787, le Conseil d'État légalise la prééminence de Port-Louis en le déclarant port franc  : tous les navires de commerce, de quelque nationalité que ce soit, ont le droit de mouillage s'ils déclarent leurs marchandises et payent une redevance au trésorier de la colonie. En 1789, Port-Louis est choisi comme capitale des établissements français dans l'Océan Indien.

***

Les esclaves ont été le véritable moteur du développement des Mascareignes. Gouverneurs et planteurs ont toujours été convaincus que l'existence même des colonies était intimement liée à la prospérité du commerce et au maintien de la servitude.

Ainsi, quand Montesquieu, dans le fameux chapitre V du Livre XV de L'Esprit des Lois, écrit que « Le sucre seroit trop cher, si l’on ne faisoit travailler la plante qui le produit par des esclaves », il ne fait que reprendre, sans la moindre singularité, un argument dont la force idéologique est d'être l'exact reflet de la psychologie collective des maîtres des Mascareignes (entre autres). — Et cet argument, Condorcet l'a réfuté intraitablement : « Demander si cet intérêt rend l’esclavage légitime, c’est demander s’il m’est permis de conserver ma fortune par un crime. »

Louis de Jaucourt, "Traite des Nègres", Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, Tome 16, 1755, p.533.

Ce qui ne laisse, dès lors, de m'interroger c'est l'évidente inefficacité polémique d'un texte qui permet ou autorise, par son simplisme, sa récupération pour justifier le maintien des fers aux pieds de la main d'œuvre servile… qui lui était contemporaine.

Depuis quelques jours, je discute par mail avec René Pommier suite à la lecture de son article sur Montesquieu.

Comme il n'est pas de bon ton de révéler le contenu d'une correspondance sans, au préalable, en avoir reçu l'autorisation, je n'en dirai rien sinon par allusion.

Pourquoi cet échange ? — Montesquieu, comme bon nombre d'autres auteurs, est devenu, un classique, par extraits, de l'enseignement secondaire, pour l'exercice du commentaire littéraire, à l'écrit comme à l'oral. Il n'est pas un descriptif, ou presque, présenté à l'oral du bac de français, qui ne contienne le fameux chapitre V du Livre XV de L'Esprit des Lois. Et tous sont orientés dans le même sens : une dénonciation ironique de l'esclavage.

L'article consacré à Montesquieu sur Wikipédia est, de ce point de vue, un très bon indicateur : « Montesquieu ne s'accommode pas de l'idée d'esclavage. Il rédige le livre XV de De l'esprit des lois pour démontrer qu'il est nuisible à toute société, quelle qu'elle soit. Il ridiculise même les esclavagistes dans le chapitre 5 du livre XV ».

L'esclavage est bien loin d'être une idée embarrassante dans l'œuvre de Montesquieu. Cet « exécrable usage » (Condorcet) est, en effet, central dans L'Esprit des Lois, et ce bien au-delà du seul chapitre V du Livre XV qui, précisons-le, est intitulé : « Comment les lois de l'esclavage civil ont un rapport avec la nature du climat ». Ce titre, on ne peut plus explicite, oppose, à lui seul, un démenti catégorique à la thèse selon laquelle Montesquieu s'accomoderait bien mal avec l'idée de l'esclavage puisque, tout au contraire, il affirme une adéquation (rapport) entre un fait de nature (climat) et un ordre légal (lois de l'esclavage), c'est-à-dire un fait de l'esprit humain.

— Ce qui ne laisse, dès lors, de nous interroger c'est la valeur* à reconnaître à ce fameux chapitre de L'Esprit des Lois que l'on donne si volontiers comme la forme la plus efficace de l'ironie (R. P. Jameson) alors même que l'esclavage légal apparaît, dès le titre du Livre où ce chapitre est inséré, en conformité avec un fait de nature.

Cette question sera donc l'objet d'une série d'articles que je vais publier ici à la suite de cette très brève introduction.

Comme je l'ai écrit dans une notule précédente, c'est précisément quand une représentation (ou théorie) est devenue si évidente qu'il paraît impossible ou invraisemblable qu'on la conteste ou qu'on l'ignore, que cette représentation (ou théorie) est une vérité sans intérêt.

*. La notion de valeur, telle qu'elle est employée ici, empruntée à Louis Gernet, est un complexe i.e. une forme où s'enchevêtrent des représentations qui constitue un cadre de pensée.

Voilà ma première photo, plusieurs mois après mon installation. Une photo d'une photo oubliée de Didier Ratsiraka dans un grenier. — Une photo représentative des raisons de mon attente.

Il y a quelques jours, Fred a initié une discussion pour le moins houleuse sur le genre, en publiant sur le réseau social Diaspora* (voir mon premier post à ce sujet) une photo de cahiers de vacances. Il entendait dénoncer la genrisation marketing et éducative.

Cette discussion aurait pu être intéressante mais elle a tourné au vinaigre. Les positions se sont crispées en se cristallisant autour de contradictions et d'invectives.

La théorie du genre, a-t-on pu lire, ça n’existe pas. C’est une invention, une lubie des ultra-conservateurs, des réactionnaires, des… — Pourtant, le mot existe bel et bien ; le concept aussi. Mais les représentations associées à cette notion sont nombreuses et, plus ou moins, stables selon les champs. Et c’est bien là tout le problème : d’où et de quoi parlons-nous ?

Sans trop d’effort, on peut s’entendre sur une définition minimale (ou usuelle), si l’on se donne la peine de consulter un bon dictionnaire : Idée générale de classification d’êtres ou d’objets selon des caractères communs. On peut aussi aller plus au-delà sans pour autant se rabattre, nécessairement, sur la nouvelle Bible en ligne — Wikipédia.

Précisons d’abord que le mot genre est un emprunt au latin genus, -eris que l’on traduit, communément, par « origine, naissance ». Le terme s’inscrit dans une série, très ancienne, d’une très grande vitalité et d’une forte unité. Les valeurs de cette série sont spécialisées, comme le précise le linguiste Émile Benveniste (Vocabulaire des institutions indo-européennes, t. 1, ch. 6) : elles relèvent de l’organisation générale de la parenté. Le mot qui nous intéresse s’insère dans la série de termes qui marquent les divisions sociales : clan, phratrie, tribu. Le latin genus dénote la « naissance », c’est-à-dire une classe d’être unis par le lien de leur naissance. Suffisant pour définir une appartenance et fonder un groupe social (division), le terme relève de la structure politique de la société.

Il est remarquable que genus appartienne à une série de genre dit animé, masculin-féminin, dont la racine * gen- n’indique pas seulement la naissance physique mais aussi la naissance comme fait social. Dans une organisation sociale définie par classes, la naissance est une condition du statut personnel. La légitimité de cette naissance se caractérise par association avec des termes qui précisent les droits qu’elle confère à ceux à qui elle est reconnue. Naissance, ancêtre commun, descendance… le genus est le point de départ de la série, c’est-à-dire l’origine de l’inscription individuelle dans une collectivité humaine sur une aire territoriale.

J’ai cru bon de faire cette petite mise au point suite à commentaire de Didier qui était intervenu rapidement pour dire combien la sexualisation du débat sur le genre pouvait être un élément masquant. Il est dommage que ce fil de discussion soit aujourd’hui parti aux oubliettes du monde virtuel. On y aurait vu, en effet, à l’œuvre, ce mécanisme ordinaire que l’on nomme, depuis les travaux du docteur autrichien, le retour du refoulé. Comme l’a écrit Jacques Lacan en une phrase simple : « Ça parle là où Ça souffre ». — Ça parle, ça pense fermement, de manière articulée, dans le discours, sur une autre scène, là où gît le désir.