Chroniques linguistiques

Il y a quelques jours, Fred a initié une discussion pour le moins houleuse sur le genre, en publiant sur le réseau social Diaspora* (voir mon premier post à ce sujet) une photo de cahiers de vacances. Il entendait dénoncer la genrisation marketing et éducative.

Cette discussion aurait pu être intéressante mais elle a tourné au vinaigre. Les positions se sont crispées en se cristallisant autour de contradictions et d'invectives.

La théorie du genre, a-t-on pu lire, ça n’existe pas. C’est une invention, une lubie des ultra-conservateurs, des réactionnaires, des… — Pourtant, le mot existe bel et bien ; le concept aussi. Mais les représentations associées à cette notion sont nombreuses et, plus ou moins, stables selon les champs. Et c’est bien là tout le problème : d’où et de quoi parlons-nous ?

Sans trop d’effort, on peut s’entendre sur une définition minimale (ou usuelle), si l’on se donne la peine de consulter un bon dictionnaire : Idée générale de classification d’êtres ou d’objets selon des caractères communs. On peut aussi aller plus au-delà sans pour autant se rabattre, nécessairement, sur la nouvelle Bible en ligne — Wikipédia.

Précisons d’abord que le mot genre est un emprunt au latin genus, -eris que l’on traduit, communément, par « origine, naissance ». Le terme s’inscrit dans une série, très ancienne, d’une très grande vitalité et d’une forte unité. Les valeurs de cette série sont spécialisées, comme le précise le linguiste Émile Benveniste (Vocabulaire des institutions indo-européennes, t. 1, ch. 6) : elles relèvent de l’organisation générale de la parenté. Le mot qui nous intéresse s’insère dans la série de termes qui marquent les divisions sociales : clan, phratrie, tribu. Le latin genus dénote la « naissance », c’est-à-dire une classe d’être unis par le lien de leur naissance. Suffisant pour définir une appartenance et fonder un groupe social (division), le terme relève de la structure politique de la société.

Il est remarquable que genus appartienne à une série de genre dit animé, masculin-féminin, dont la racine * gen- n’indique pas seulement la naissance physique mais aussi la naissance comme fait social. Dans une organisation sociale définie par classes, la naissance est une condition du statut personnel. La légitimité de cette naissance se caractérise par association avec des termes qui précisent les droits qu’elle confère à ceux à qui elle est reconnue. Naissance, ancêtre commun, descendance… le genus est le point de départ de la série, c’est-à-dire l’origine de l’inscription individuelle dans une collectivité humaine sur une aire territoriale.

J’ai cru bon de faire cette petite mise au point suite à commentaire de Didier qui était intervenu rapidement pour dire combien la sexualisation du débat sur le genre pouvait être un élément masquant. Il est dommage que ce fil de discussion soit aujourd’hui parti aux oubliettes du monde virtuel. On y aurait vu, en effet, à l’œuvre, ce mécanisme ordinaire que l’on nomme, depuis les travaux du docteur autrichien, le retour du refoulé. Comme l’a écrit Jacques Lacan en une phrase simple : « Ça parle là où Ça souffre ». — Ça parle, ça pense fermement, de manière articulée, dans le discours, sur une autre scène, là où gît le désir.

Avertissement : De blog en blog, j'ai rédigé, çà ou là, plusieurs chroniques linguistiques dont il me reste quelques brouillons que je reprendrai dans cette nouvelle catégorie.

Pour inaugurer cette nouvelle catégorie, j'ai décidé de revenir une fois encore sur un mot, un terme, une notion qui connaît une fortune toute particulière au sein-même de la communauté du Libre, une notion, disons-le, polémique… libre. Ceux qui ont suivi les errements du blog-libre savent combien cette notion est sujette à tensions. Les autres le comprendront en lisant ce qui suit.

Il me serait assez facile de dire ici, d'emblée, toute mon irritation, tout mon agacement quant à l'acception simpliste que certains ont de cette notion et du peu de cas que ceux-là font de ce qui a déjà été écrit à ce sujet. Je suis revenu tant de fois sur cette notion qu'y revenir une fois encore me paraît presque une incongruité.

Je pourrais me contenter d'un simple copier/coller comme celui-ci plutôt que de m'échiner à chiader une chronique que beaucoup ne liront pas :

La notion de "libre" n'a pas une acception vague ou générale dans l'expression "logiciel libre". Sa valeur est déterminée par une histoire : celle d'une informatique libre initiée sous l'impulsion de la Free Software Foundation et notamment celle de Richard Stallman (RMS).

Cette définition tient toute à l'idée que dans l'extension du concept de "liberté logicielle", on perdait en compréhension. Pour autant, comme je l'ai dit récemment sur Diaspora*, je m'étais trompé : cette définition est extra-territoriale, peu de pays reconnaissent sa légitimité. Conséquemment, elle n'a aucune valeur universelle.

Inversement, l'acception la plus fréquente donnée au libre est d'une extension si large qu'elle en devient absolue : « Je fais ce que je veux ! » Cet extrême opposé a le même défaut que la définition restreinte : son extraterritorialité.

Ces deux emplois sont révélateurs d'une franche opposition, d'une ligne de démarcation très nette entre deux courants plus ou moins forts, selon les rivaux, deux tendances fratricides qui se heurtent violemment dans le monde libre.

On pourrait schématiser très grossièrement ces deux mouvements antagonistes. Si le deuxième se caractérise par son individualisme décomplexé, une sorte d'egotico-pragmatisme, l'autre tendance se distingue par son communautarisme aigu et son activisme résolu, sa tendance opinâtrement collectiviste perçue par les autres comme une forme hideuse de sectarisme.

L'ennemi de l'intérieur

Quand on essaie de comprendre les enjeux de cette hostilité réciproque, on est frappé par la netteté de sa double inscription.

Cette situation d'inter-hostilité permanente se manifeste, sur fond d'intériorité/extériorité, par une opposition entre amis et ennemis. La liberté se trouve donc circonscrite à l'intérieur d'un espace dont les frontières diffèrent selon que l'on appartient à l'un ou l'autre de ces deux mouvements. Et, pour l'un comme pour l'autre, l'ennemi est celui qui, établissant des relations irrecevables à l'intérieur même de la communauté, en sort. Il est alors hors des limites (acceptables) de la communauté, celui que l'on combat parce qu'il rompt une entente ou, plus précisément, nuit à un engagement fondamental.

Pour autant, si l'on examinait au plus près le corpus au fondement de leur entente, on s'apercevrait sans mal aucun que, là encore, les tables de référence diffèrent par leur nature et leur statut et l'on saisirait alors pleinement toute l'étendue de leur désaccord. Cela va sans dire. Dans la suite, je laisserai de côté l'aspect légal de la notion.

La liberté est une appartenance

Ce qui retient, par contre, davantage l'attention, c'est la valeur sociale de la notion de liberté, l'autre et moi, ami et ennemi, et réciproquement. Le "libre" se construit à partir d'une notion socialisée, une catégorisation sociale pour le dire autrement qui qualifie une appartenance communautaire. Est libre tout ce qui est issu de cette communauté.

Cette interprétation sociale de la notion de libre rejoint l'origine de la notion de liberté, en grec comme en latin. Dès les premiers textes, dans toutes les acceptions du mot libre : l'homme libre dans la cité, libre de maladie… le jour libre, chez Homère, est le jour qui est celui de l'homme libre, la condition de l'homme libre.

Être libre ce n'est pas « être débarrassé de quelque chose », être libre signifie une appartenance sociale, un privilège que l'autre, l'étranger, l'esclave ne connaîtront jamais (cf. l'utilisation à contre-sens de la notion de liberté par les nazis).

En latin, cette notion de liberté se charge d'une valeur virale. Le mot libre s'emploie au pluriel, liberi, « enfants », avec une double particularité : toujours au pluriel et en référence à l'âge des enfants. Elle s'explique par une formule très ancienne qui accompagnait la célébration du mariage. On la rencontre notamment dans les textes de loi. Elle assigne au mariage son but : « pour obtenir des enfants légitimes ». Cette formule reparaît en grec, également dans les textes de loi, avec le même sens : « pour procréer des enfants légitimes ». Littéralement, on doit entendre : « pour obtenir des (êtres) libres ».

C'est toujours une inscription dans une continuité qui garantit les conditions de la liberté.

Ainsi, dès l'origine, ce qui est en jeu dans cette notion de liberté est avant tout lié à une relation d'appartenance qui définit le statut personnel de l'individu au sein d'une communauté. Cette appartenance sociale le sépare des autres, de ceux qui n'en sont pas.

La liberté ou l'entre-soi…

Par ailleurs, il est un cas remarquable, en germanique, où la notion se rapporte directement à l'individu et non à la société. Cette qualification indique une notion de caractère affectif. Libre comporte des valeurs sentimentales proches de celles attachées, en français, au mot « cher ». Il qualifie ceux à qui l'on porte affection.

Cette appartenance personnelle implique un rapport non juridique, mais affectif avec le « soi », ce qui n'est pas « soi » mais fait partie du même groupe étroit que « soi », un rapport sentimental, un « entre soi » que l'on peut rendre tantôt par « (sien) propre », tantôt par « cher, aimé ».

Cette sphère sentimentale comprend à l'occasion les relations entre l'homme et la divinité, réalisant une sorte d'appartenance mutuelle.

Cette valeur sentimentale de la notion de liberté s'applique exclusivement à l'intérieur d'une classe sociale. Il s'agit d'une qualification personnelle d'ordre affectif, un signe de reconnaissance mutuelle échangé par les membres de la communauté des « bien-nés », des « hommes libres ». C'est le propre des classes fermées de développer entre ceux qui en font partie un sentiment d'appartenance étroite au même corps et de se donner un vocabulaire distinctif.

L'analyse des origines de la notion de liberté révèle au grand jour ses fondements sociaux : aucune liberté pour l'individu sans transmission au sein même de la communauté. Ce qui semble nous appartenir en propre, notre liberté, se trouve ainsi défini dans un rapport d'appartenance. Au fondement d'un concept aussi personnel que le soi, il y a un entre soi.