De l'esprit banausique

La récente loi sur le renseignement a mis la monde Libre en émoi. Les articles de blogs et les initiatives (sur la toile et dans la rue) se sont multipliés. Le réseau (qui aime se présenter lui-même comme) libre, Diaspora, n'y a pas échappé. Les discussions sont allées bon train parfois sereinement et d'autres fois beaucoup moins. J'ai moi-même réagi, à deux reprises, suite à l'apparition d'un encart (contre ladite loi) inséré par l'administrateur, Fla, du pod (ou nœud) diaspora-fr.org. La deuxième fois, pour poser une question qui me paraît de premier ordre : Quel est le sens de Diaspora ? Être un logiciel installable sur une machine ou offrir un espace d’échanges entre humains ?Le technicien répondra, (presque) invariablement, un outil

Fournir un logiciel...

Cette vision utilitaire n'est nullement neutre. On ne voit pas ou fait mine de ne pas voir que l'outil n'est pas une fin en soi pour l'utilisateur, y compris pour le propriétaire du pod (serveur sur lequel est installé le logiciel). Pour l'utilisateur, le logiciel ne tient nullement son intérêt du fait qu'il est un outil mais bien plutôt de ce qu'il permet de construire ou réaliser : un espace de rassemblement et d'échange (ou agora). Et le problème posé par l'encart qui a été inséré dans l'interface du logiciel est bien, comme l'on fait remarquer Cep et Cyrille, celui du pouvoir exercé sur l'opinion des utilisateurs et la manière dont il s'exerce.

Cyrille a noté, dans la réponse de Fla, un paradoxe insoluble du Libre : pour être libre, il faut être seul c'est-à-dire ne dépendre de personne, matériellement. Et, en effet, pour Fla (comme pour de nombreux acteurs), la fin du projet Diaspora est dans l'auto-hébergement : chacun est maître chez soi. L'affranchissement par la technique. Cette conception banausique, réalisée absolument, serait d'un individualisme extrême (retranchement et esprit de défiance généralisée). Une atomisation radicalisée de l'être social.

Le terme banausique était employé, en grec, avec une nuance péjorative, pour désigner les artisans. « Les métiers d'artisans, dit Socrate (De l'économie, ch. IV, 2, de Xénophon), sont décriés et il est certes naturel qu'on les tienne en grand mépris dans les cités. Ils ruinent les corps des ouvriers qui les exercent et de ceux qui les dirigent en les contraignant à une vie casanière, assis dans l'ombre de leurs ateliers, parfois même à passer toute la journée au coin du feu. Les corps étant ainsi amollis, les âmes aussi deviennent bien plus lâches. » Aristote refusait la citoyenneté aux artisans : « La cité parfaite ne fera pas de l'artisan (banausos) un citoyen » (Politique, III, 1278a8). Le citoyen, selon Aristote, est un homme libre, c'est-à-dire libéré des nécessités ou des « choses indispensables de la vie pour la personne d'un individu ». Travailler, pour vivre, « c'est être esclave ».

Dans l'ensemble, pour les penseurs grecs, toute activité banausique était incompatible avec l'activité politique.

Comme l'écrit Spinoza, dans son Traité politique, « il n’y a pas de loi plus haute que sa propre sécurité. » En effet, le souci de l’existence ne prime-t-il pas absolument pas sur tout le reste ? N’est-il pas évident que les principes et les vertus deviennent parfaitement inutiles si les conditions mêmes de l'existence ne sont pas assurées ou sont en péril ?

Cette conception centrée sur la maîtrise technique (auto-hébergement) est paradoxale parce qu'elle est profondément contradictoire avec les principes communautaires qui fondent le mouvement du Libre (entraide, partage et échange) qui, si l'on suit cette logique banausique, ne trouveraient leur finalité que dans l'objet lui-même (logiciel). Je le dis sans détour, le concepteur/développeur, par sa mentalité exclusivement utilitaire, devrait nous inspirer la plus grande méfiance du fait qu'il semble incapable de penser et de juger une chose indépendamment de sa fonction ou de son utilité spécifique : l'objet final (le logiciel) détermine tout, jusqu'aux personnes, dévaluées de toute valeur intrinsèque, qui deviennent elles-mêmes des moyens pour la réalisation de cette fin.

Cette conception banausique, on le voit aisément, donne l'avantage aux concepteurs qui peuvent librement exprimer leur façon de voir et articuler, à l'exemple de ce que Fla a fait et défendu, leur hostilité à l'égard des autres (même discrètement : je suis chez moi, je fais ce que je veux et si tu n'es pas d'accord, va-t-en et installe ton propre pod) et leur défiance (comme Cyrille le dénonce depuis quelque temps), dans un esprit de compétition (maîtrise technique et conception) qui exalte en permanence l'individualisme et le retranchement (auto-hébergement). J'y reviendrai dans une prochaine notule.

8 commentaires

dimanche 19 avril 2015 @ 14:14 alterlibriste a dit : #1

J'aimerais bien savoir pourquoi les grecs avaient une vision si péjorative de l'artisan. Actuellement, j'ai plutôt l'impression que c'est le meilleur moyen de se sortir de la tyrannie capitaliste en redevenant acteur de la production et de la qualité. Mais ce n'est pas le sujet.

Je suis assez d'accord avec ta réflexion sauf que tu ne parles que de deux types de pod : le pod individualiste de celui qui est capable de s'affranchir des difficultés techniques et le pod du type de celui de Fla qui dépend du bon vouloir de celui qui l'héberge. Sauf que ce dernier a principalement pour but le développement et s'inscrit comme tu le décris dans l'objectif technique, son mainteneur n'ayant d'ailleurs pas forcément envie de d'embêter avec les autres aspects. Mais tu passes totalement sous silence les pods de type framasphere qui sont associatifs et devraient avoir pour objectif une gouvernance vers l'agora plutôt que vers la technique.

dimanche 19 avril 2015 @ 14:41 Christophe a dit : #2

@alterlibriste : Oui, tu as raison, je passe volontairement sous silence le type pod à la Framasphere. J'y reviendrai... voulait dire que ce n'était pas fini. C'est avec ce type de pod que je parlerai de la raison plus profonde encore pour laquelle je suis en désaccord avec le pod individualiste ou qui héberge en suivant des règles toutes personnelles et dont les principes sont inacceptables.

Quant à la raison de cette vision si péjorative des Grecs à l'égard de l'artisan, elle est profondément enracinée dans leur conception du politique.

mercredi 22 avril 2015 @ 10:20 Christophe a dit : #3

@alterlibriste : Je te renvoie à cette (belle) "Étude d'une ambiguïté : les artisans dans la cité platonicienne" de Pierre Vidal-Naquet reprise dans son livre Le chasseur noir (pp. 289-316) que, parenthèse, je n'ai acheté que pour lire cette étude, à l'origine, cet article. Mais il y a plusieurs autres articles d'intérêt majeur. P. Vidal-Naquet conclut : « Bien loin que les artisans participent à la direction [au sens où ils apportent leur pierre à l'édifice] de la cité, même lorsque celle-ci est démocratique, c'est la cité qui exerce son contrôle sur l'activité artisanale ». « On n'a jamais découvert, et on ne découvrira jamais, une manifestation collective à fins politiques » des artisans. Pas la moindre trace d'un projet concret de révolte dans la littérature historique : « Cet ensemble ne s'est jamais constitué en tant que force politique. » L'invention majeure des Grecs, celle de la cité, celle de l'activité politique, est aussi la cause du refoulement à l'arrière-plan de l'activité artisanale. »

mercredi 22 avril 2015 @ 13:59 alterlibriste a dit : #4

En lisant ces compléments, je me disais qu'ils valaient aussi pour les paysans. Sauf qu'eux ne vivent pas dans la cité.‌
Si j'ai bien compris, il était reproché aux artisans de vivre dans la cité et de la cité (par le commerce qu'ils y font) mais en restant à l'ombre de leur atelier et sans participer à la vie politique et philosophique.‌
Finalement, ce point de vue s'est maintenu actuellement sur les commerçants.

mercredi 22 avril 2015 @ 19:24 Christophe a dit : #5

@alterlibriste : Je vais ajouter quelques éléments intéressants extraits du recueil d'articles de Vidal-Naquet cité précédemment. Les sentiments très ambivalents des Grecs à l'égard des artisans, dont la catégorie sociale n'existe pas, est à entendre dans un sens plus large. Ce sont les spécialistes (ou techniciens) qui sont concernés, dit l'historien de la société. Le célèbre chœur de la pièce Antigone, déjà cité dans une notule précédente, s'il exalte l'inventivité de l'homme, écrit Vidal-Naquet, c'est pour le sommer d'insérer dans ce savoir technique les lois de la terre et la justice des dieux, faute de quoi il sera apolis, c'est-à-dire hors de la cité... la cité étant le fait social par excellence.

L'agriculture échappe à cette sorte d'exclusion de la vie sociale. Selon Vidal-Naquet, l'agriculture est un effort (ponos), ce que n'est pas à proprement parler la technique. L'agriculture n'est pas, si l'on suit Xénophon (Écon., 6, 8-10), une question de connaissance ou d'ignorance :

[8] « Nous avons ensuite prouvé qu’il n’y a pas pour un homme beau et bon de profession ni de science au-dessus de l’agriculture, qui procure aux hommes le nécessaire. [9] Car cette profession est la plus facile à apprendre et la plus agréable à exercer; elle donne au corps la plus grande beauté, la plus grande vigueur, et aux âmes assez de loisir pour songer aux amis et à la chose publique. [10] L’agriculture nous a paru encore exciter les hommes à devenir courageux, vu que c’est en dehors des remparts qu’elle fournit le nécessaire et la nourriture à ceux qui l’exercent. Voilà pourquoi, dans tous les États, c’est la profession la plus honorée, parce qu’elle donne à la société les citoyens les meilleurs et les mieux intentionnés. »

L'agriculture est une question de vertu et de soin.

Quand la technique est associée à une vertu c'est parce qu'elle permet la réalisation d'un idéal d'auto-suffisance, comme chez Hippias d'Élis qui se vantait d'avoir fabriqué tout ce qu'il portait. Mais jamais il ne s'est affirmé partisan d'un enseignement technique.

À propos des artisans et de leur sens politique, voilà ce que dit Xénophon, qui va dans le sens de ton commentaire, ils ne protègent que leurs intérêts :

[6] « Si, dans une invasion des ennemis, l’on partageait les laboureurs et les artisans en deux sections, et qu’on demandât aux uns et aux autres s’il faut défendre les campagnes ou sortir des champs pour garder les murs. [7] Nous pensions bien qu’ainsi les cultivateurs voteraient pour se défendre et les artisans pour ne point combattre, mais pour demeurer fidèles à leur éducation, c’est-à-dire assis loin des fatigues et des dangers. »

dimanche 26 avril 2015 @ 18:31 Xexanoth a dit : #6

Comme les fois dernières, ce commentaire ne va pas à l'encontre de ce qui a déjà été dit mais le complète, le nuance.

Le terme banausos servait à désigner les artisans, autant les petits cordonniers que les propriétaires de fabriques d'armes qui étaient rentiers, mais aussi les ouvriers. Il est péjoratif car il oppose activités manuelles et activités intellectuelles. D'ailleurs, l'adjectif, par extension, peut signifier «vulgaire», «dégoûté», etc. Il y a d'autres termes pour désigner les artisans en grec ancien notamment dèmiourgos, qui implique la notion de fabrication (utilisé par Platon dans la Politeia), et tekhnitès, qui implique la notion de savoir-faire (utilisé par exemple par Xénophon dans la dernière citation de ton commentaire).

Il faut faire attention à l'origine des sources, qui proviennent d'une élite intellectuelle composée souvent d'oligarques convaincus ou de conservateurs. Xénophon en est l'exemple même. Socrate n'était pas si pauvre qu'on le laisse entendre. Platon était proche des Trentes. Aristote était proche de la monarchie macédonienne. Les sources littéraires ont de fait une partialité certaine. L'épigraphie et l'archéologie aident un peu à nuancer tout ça.

Dans les cités oligarchiques, la citoyenneté était souvent accordée aux propriétaires terriens, comme à Sparte ou Thèbes (en théorie, en pratique cela se discute toujours). Mais, dans une cité à caractère ploutocratique, un citoyen artisan riche pouvait exercer des charges. Il y a de nombreux cas possibles selon la cité, la constitution, le régime, la famille d'origine, etc.

En ce qui concerne Athènes, quand Xénophon attaque les artisans, en bon aristocrate, il attaque aussi la dernière classe des citoyens athéniens, les thètes, qui étaient pour lui des banausoi. Ces même thètes qui, durant l'apogée d'Athènes, faisaient avancer les trières car ils n'avaient pas les moyens de se payer un armement d'hoplite. Platon les attaque subtilement aussi dans sa Politeia d'ailleurs : « Et les forgerons, repris-je, et tous les autres artisans (dèmiourgountas), et les rameurs, qui font avancer les vaisseaux et ceux qui leur marquent la mesure, et tous les mouvements qui se rapportent à ces métiers, les imiteront-ils [les poètes] ? | Et comment, répliqua-t-il, le leur permettrait-on puisqu'on leur ôtera jusqu'au droit de s'occuper d'aucun de ces métiers ? »
Car, même si l'on dit souvent qu'à Athènes les artisans étaient en partie des métèques, l'autre partie était formée de citoyens, estimée à environ un quart, voire un tiers, du corps civique athénien. Certains gagnaient peu, d'autres plus, voire beaucoup plus, comme le père de Démosthène. Parmi les ravaleurs de façade de l'Érechtéion en 409, il y a 7 citoyens, 6 métèques et 21 esclaves. Ces artisans ou ces salariés, dont on ne possède aucun témoignage, participaient à l'assemblée, l'ekklèsia, et aux charges, pendant un temps grâce au misthos, d'où cette fameuse phrase de Socrate dans les Mémorables de Xénophon : « Quel sont ces gens qui t'intimident ? Des foulons, des cordonniers, des charpentiers, des forgerons, des laboureurs (geôrgous), des marchands, des trafiquants qui ne pensent qu'à vendre cher ce qu'ils ont acheté à bas prix ; car ce sont tous ces gens-là qui composent l'assemblée du peuple (ekklèsia). » De riches citoyens artisans ont d'ailleurs tenu de grands rôles dans la politique athénienne, comme Cléon, Anytos ou Hyperbolos, qu'Aristophane a parodiés dans ses comédies.

Quant aux belles phrases de Xénophon sur le travail agricole, sur les riches propriétaires fonciers grecs, combien ont réellement travaillé leurs terres ? Pas les Spartiates déjà, qui avaient les Hilotes pour ça. Il y a effectivement une mentalité autarcique très forte mais aussi un but politique. Claude Mossé rappelle qu'« Aristote préférait la démocratie paysanne parce que, retenus par leurs travaux quotidiens, les agriculteurs fréquentent moins les assemblées ». Ce que regrettait avec mépris aussi Théognis dans ses Élégies : « Cyrnus, notre ville est encore une ville (polis), mais d'autres l'habitent qui jadis, sans connaissance de la justice et des lois, les flancs ceints d'une peau de chèvre, pâturaient hors de ses murs comme des cerfs. Et maintenant ce sont les bons ; et les bons sont devenus les méchants. Qui pourrait soutenir ce spectacle ? » On remarque également que dans la citation de Xénophon ci-dessus, les paysans (geôrgoi) sont autant méprisés que les artisans.

Concernant Hippias, il faut distinguer l'artisanat publique de l'artisanat privé que l'on trouve au sein de l'oikos, la maisonnée, qui permettait de satisfaire les besoins alimentaires et vestimentaires et d'obtenir une autarcie (notion chère au Grecs et Romains, quoique souvent fantasmée) relative dans un cadre restreint. De nombreux citoyens confectionnaient leur propres vêtements.

P.S. : As-tu reçu mon message envoyé à partir du formulaire ?

mardi 28 avril 2015 @ 08:27 Christophe a dit : #7

@Xexanoth : Non je n'ai pas reçu ton message via le formulaire. Peux-tu le renouveler par mail ? zamasp[chez]gmail.com

mardi 28 avril 2015 @ 18:47 alterlibriste a dit : #8

@Xexanoth : merci pour ce complément très enrichissant. Cela permet encore plus de recul et de relativiser.
Ce sont toujours les vainqueurs et les intellectuels qui écrivent l'histoire et la lutte des classes ne date pas d'hier.

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