Esclave en Occident du IVe au XIe siècle

La question de l'esclavagisme, en Occident, après la chute de l'Empire romain, est longtemps restée en sommeil, comme le remarque le médiéviste Pierre Bonnassie, à l'exception du travail monumental de Charles Verlinden qui a très largement ouvert la brèche creusée par Marc Bloch dans son étude inachevée "Comment et pourquoi finit l'esclavage antique" (publication posthume datant de 1947). Les deux mille pages de Charles Verlinden sur L'esclavage dans l'Europe médiévale, selon Pierre Bonnassie, constituent aujourd'hui la référence incontournable pour quiconque s'intéresse à cette question qui continue de provoquer une certaine gêne, un embarras évident chez beaucoup d'historiens.

Dans l'opinion publique, cette question n'en est pas une. Il n'y a qu'à lire la partie "Europe médiévale" de l'article "L'esclavage au moyen âge" sur Wikipédia pour s'en convaincre : « Tout au long du Moyen Âge, le nombre d'esclaves diminue en Europe occidentale. D'autres rapports de dépendance, distincts de l'esclavage, se mettent en place comme le servage. » — Une histoire longue de 700 ans ramenée à un changement de statut qui ne s'est opéré, en réalité, que « très lentement, au cours du haut moyen âge » (Marc Bloch).

Communément, ce n'est pas la question de l'esclavage en Europe à l'époque médiévale qui est posée mais celle de l'apparition d'un autre statut, le servage, que l'on doit trouver plus honorable à enseigner dans nos écoles. — Ouvrez les manuels d'histoire de vos enfants et interrogez-les sur cette question : rien. Quel sens donner à cette relative imperméabilité de l'opinion générale (Émile Coornaert) ?

L'esclave européen du moyen âge n'existe pas dans notre conscience collective. — Comme l'écrivait Marc Bloch, l'Europe des temps modernes, à quelques rares exceptions près, a ignoré, sur son propre sol, l'esclavage. Et elle continue de l'ignorer. — L'histoire de l'esclave européen, pour reprendre la formule (de 1957) du médiéviste Georges Duby, n'est pas encore écrite.

Pourtant, à l'époque des invasions et du temps des royaumes barbares, il y avait, dans toute l'Europe, beaucoup d'esclaves, davantage même, selon Marc Bloch, qu'aux premiers temps de l'Empire romain. Pour se faire une idée de l'ampleur de l'esclavage en Europe, il suffit de lire ce qu'écrivait Synésius, vers l'an 400, à propos de l'esclavage dans l'Empire : « II n'est pas de maison, si médiocre soit-elle, où l'on ne trouve un esclave » (Marc Bloch, op. cit.). Au début de l'ère chrétienne, d'immenses domaines étaient cultivés par de « véritables armées d'esclaves » comparables aux Africains des plantations coloniales (ibid.). À la chute de l'Empire, il est certain qu'il n'y a pas eu de révolution de grande ampleur pour la population servile.

Les invasions ont eu plutôt l'effet inverse, celui d'une « recrudescence de la traite » : la guerre permanente en Europe occidentale est fondamentalement une chasse à l'homme. L'histoire des différents royaumes anglo-saxons est aussi l'histoire de l'asservissement massif des populations et de leur revente, souvent sur le continent. L'esclave angle, saxon ou celtique est une denrée commune sur les marchés de Gaule et de Sardaigne. Les guerres qui désolent la Gaule mérovingienne sont d'authentiques razzias. Lorsque Thierry Ier entraîne ses hommes en Auvergne, il promet à ses guerriers du bétail et des esclaves en abondance. Promesse tenue : une grande partie de la population de Brioude et d'autres localités formera l'essentiel du butin ramené en pays franc (voir Gabriel Fournier, L'esclavage en Basse-Auvergne aux époques mérovingienne et carolingienne, et, au sujet de l'esclavage en Auvergne, la thèse de Christian Lauranson-Rozaz disponible en ligne, pp. 232-237). Aux frontières comme à l'intérieur du royaume franc, la chasse à l'homme est l'ordinaire des populations.

Si la guerre est, sans nul doute, la plus grande pourvoyeuse d'esclaves, elle n'est pas, loin s'en faut, la source unique de bétail humain. Il y a, comme l'écrit Pierre Bonnassie, bien d'autres moyens d'asservir les populations. Et l'Europe du haut moyen âge les a abondamment pratiqués. Les modalités de ces asservissements ont été largement codifiées. Au VIIIe siècle, en période de famine, on devient esclave pour quelques poignées de grains ou de farine. On vend ses enfants. Des mendiants sont enregistrés, dans plusieurs formulaires mérovingiens et carolingiens, comme des spécialistes dans le commerce de la main-d'œuvre infantile. Les formulaires fournissent à l'envi des modèles de contrats de revente qui réduisent les pauvres à l'esclavage pour trois bouchées de pain. Enfin, la machine judiciaire est une machine à asservir. Les condamnations judiciaires constituent l'un des mécanismes d'asservissement les plus importants. Nombreux sont les crimes dont la sanction est l'esclavage : il est plus avantageux de vendre un coupable que le tuer. Et toute condamnation peut valoir à un pauvre d'être asservi.

Il y avait, dans « le monde entier », des hommes vendus, « la corde au cou, comme des chiens », selon Grégoire le Grand. D'un pays à l'autre de l'Europe, on voyait circuler des troupeaux de bétail humain. Alors qu'au Ier siècle, période de paix et de prospérité, Pline le Jeune se plaignait que la main d'œuvre servile était rare, au début du moyen âge, le bétail humain est redevenu abondant et cet « instrument » (Aristote, Politique, Livre I) est à prix accessible.

La loi salique (Pactus legis salicae, X, 1) donne même les tarifs de la bête humaine : si un porc de deux ans coûtait 15 sous, un esclave coûtait 30 à 35 sous (dans la recension de Pépin le Bref), soit le prix d'un bœuf et 10 sous de moins qu'un taureau ou un cheval (45 sous dans la recension de Pépin le Bref). Le bétail servile comptait même parmi les principaux produits d'exportation : les bêtes humaines européennes étaient vendues en grand nombre dans l'Espagne musulmane et expédiées, en moindre quantité, par Venise et par les plaines de l'Est, en Orient (Marc Bloch, op. cit.).

Il suffit à ceux qui douteraient encore que l'Europe est une vieille terre de servitude et que cette histoire de la traite intra-européenne a été lente et longue, comme l'écrit Pierre Bonnassie, il suffit à ceux-là de puiser dans la matière juridique abondante laissée par les « monarchies barbares ». Un simple comptage des articles de loi relatifs aux esclaves, dans les codes germaniques, par exemple, est éclairant sur l'importance et la persistance de l'institution servile en Europe. Dans les lois du royaume wisigothique (entre 567 et 700), 46% des textes (229 sur 498). Pour ce qui est de l'Espagne, Pierre Bonnassie estimait la « démonstration trop facile ». Chez les Germains, même si le pourcentage est moindre, il reste significatif : dans la loi des Bavarois (entre 744 et 748), 24% des articles concernent l'esclavage. Dans la loi salique de 763-764, 13 articles sur 100. Dans les dernières lois codifiées sur ordre de Charlemagne, en 802-803, loi des Thuringiens, 8 articles sur 59 ; dans celle des Ripuaires, on en compte 21 sur 91. Des recensements similaires dans les autres codes barbares et dans d'autres types de sources (formulaires, actes conciliaires, textes narratifs…) donneraient des résultats similaires.

Quant au statut de l'humain servile dans l'économie du moyen âge, il ne fait aucun doute qu'il est assimilé à un instrument de travail : l'esclave appartient au cheptel des animaux domestiques, il en a la même valeur. Comme le précise la loi des Thuringiens, « il en va de même pour l'esclave, le bœuf, la vache, la brebis et le porc » (Lex Thuring., art. 32-33). Dans la loi salique, la valeur de l'animalité humaine est une variable (de 30 à 70 sous) qui s'apprécie selon la qualification de l'esclave (forgeron, charpentier…), comme pour les animaux dressés qui sont eux-mêmes beaucoup plus chers que les animaux ordinaires (un chien de chasse vaut 15 sous contre 3 sous pour un chien non dressé). Dans les lois galloises (Leges Wallicae, art. 1 et 7), ce processus d'assimilation ou d'équivalence entre l'homme servile et l'animal domestique est encore bien plus poussé : esclaves et bovins servaient indifféremment d'unités monétaires dans le versement des indemnités compensatoires : un homicide, par exemple, valait trois esclaves femelles et trois esclaves mâles.

Si dans l'Antiquité, l'esclave était un étranger, un barbare, arraché à son pays d'origine, ignorant tout de sa terre de captivité, dans le haut moyen âge, l'esclave est razzié en pays voisin, asservi pour dettes, vendu pour manger (enfant) voire condamné par la justice de son propre pays… il parle souvent la langue de son maître.

Nota bene : Je consacrerai, prochainement, un article aux fondements religieux de l'esclavage et un autre aux châtiments. Je ne souhaitais pas allonger démesurément celui-ci.

5 commentaires

samedi 07 mars 2015 @ 00:19 Xexanoth a dit : #1

Article très intéressant. Dommage qu'il ne suscite pas plus de réactions, ici tout au moins.

Il est bien vrai que lors des cycles éducatifs primaire et secondaire, la question de l'esclavage n'est pas abordée, ce qui amène la majorité des gens a méconnaître le maintien de l'esclavage après l'Antiquité. Tout aussi méconnu est le haut Moyen Âge d'ailleurs. Par contre, ta remarque sur la gêne des historiens sur le sujet m'a d'abord surprise. Lors de mes études d'histoire, parmi les cinq professeurs d'histoire médiévale d'âge varié que j'ai pu avoir, tous ont abordé, et certains approfondi, ce sujet durant les années de licence. Peut-être ai-je eu de la chance ? Certainement, puisqu'il m'a suffi de tendre le bras et d'ouvrir le classique Dictionnaire du Moyen Âge de Gauvard-De Libera-Zink pour voir en index « esclave : serf ». Pas d'article dédié, et l'article sur le servage est assez ambiguë sur la question.

Mais comment penser qu'une structure telle que l'esclavage puisse disparaître rapidement ? Dans ce genre de cas, même si elle est un peu vieillie et parfois critiquée, j'aime à me rappeler les différents temps de l'histoire de Braudel. On est là dans l'histoire profonde et longue des groupes sociaux.

J'aimerai apporter des précisions quant à ta conclusion. Je m'attarderai surtout sur l'époque antique, puisque c'est celle que j'ai le plus étudiée. Bien qu'aboli par la suite dans certaines cités l'asservissement pour dette a existé durant l'Antiquité, et parfois sur des durées longues (il a par exemple été institutionnalisé à Athènes et à Rome). Notons aussi que de nombreux esclaves antiques parlaient la langue de leur maître, notamment ceux que l'on a appelé durant longtemps les « dépendants ruraux » : Hilotes, Pénestes, Clarotes et autres. Enfin, même si les Grec et les Romains achetaient des esclaves, ceux-ci étaient la plupart du temps réduits en esclavage dans leur pays d'origine, lors de guerres et razzias entre communautés voisines, et beaucoup restaient esclaves sur leur propre territoire. On retrouve d'ailleurs le même schéma durant le Moyen Âge. De nombreux esclaves d'Europe occidentale ont été revendus par des marchands d'esclaves européens en Europe orientale et au Maghreb. Tout cela laisse penser à une récurrence d'une structure commune de l'esclavage à travers les époques, avec parfois quelques variantes, dans laquelle le Code justinien a pu jouer un rôle assez déterminant, le christianisme ne le remettant pas réellement en cause.

Mais j'arrête d'écrire, et non de réfléchir, pour lire le seconde article de la série que tu viens de publier et que j'espère aussi intéressant et stimulant que le premier.

dimanche 08 mars 2015 @ 17:02 Christophe a dit : #2

@Xexanoth : Tout d'abord, merci. Merci pour ta lecture attentive et merci pour le prolongement. Les réactions, ici, sont, somme toute, assez rares. Le sujet ne semble pas passionner les lecteurs de mon carnet de notes. Qu'importe au fond. Un commentaire intéressant, comme le tien, suffit à me satisfaire ! Je préférerais, c'est certain, des réactions plus nombreuses mais, une chose est assurée, le silence en commentaire ne m'empêchera pas de continuer à travailler sur cette question. Mon rythme de publication est lent, le travail est long mais d'autres articles sont déjà prévus. Il s'agit de poser jalon après jalon des bases conséquentes pour une réflexion plus générale.


« On retrouve d'ailleurs le même schéma durant le Moyen Âge. De nombreux esclaves d'Europe occidentale ont été revendus par des marchands d'esclaves européens en Europe orientale et au Maghreb. Tout cela laisse penser à une récurrence d'une structure commune de l'esclavage à travers les époques, avec parfois quelques variantes, dans laquelle le Code justinien a pu jouer un rôle assez déterminant, le christianisme ne le remettant pas réellement en cause. »

Je consacrerai un article (court) sur cette question de la revente des esclaves en la posant de cette manière : Qu'est-ce un esclave exotique au Moyen âge ?

dimanche 08 novembre 2015 @ 18:12 Caroline a dit : #3

Merci pour cet article très intéressant. Je suis en troisième année d'histoire et j'étudie l'esclavage dans les formulaires mérovingiens, cet article fut une bonne base de travail !

lundi 16 novembre 2015 @ 08:52 Christophe a dit : #4

@Caroline : Bonjour Caroline. Désolé pour cette réponse quelque peu tardive. Je suis ravi que cet article puisse (vous) servir de base de travail. J'aimerais bien que, dans la suite de votre travail, vous ajoutiez quelque commentaire ci-dessous. Mais n'y voyez aucune obligation... c'est juste pour avoir une idée de l'orientation que vous avez prise.

jeudi 20 avril 2017 @ 17:42 zimbolaktus a dit : #5

Commentaire très interessant qui laisse à penser que l'esclavage des noirs a surtout, à la base, été motivé par des considérations materielles. En effet des motivations intellectuelles n'auraient pas duré au delà de quelques semaines....

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